‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 38 sur 61 · GRANDE ARMÉE · texte numérisé non relu

GRANDE ARMÉE

Notre empereur regagne ses quartif^rs :

Il est venu d^n^ la cité de Gaune.

Le preux Qpland Ta prise et yejiversée ; Pendant cent ans elle en re^iei déserta.

De Ganelon il attend des nouvelles Et le tribut dn ^anidi pays d'Ëspagnçi.

Or, un matin, ^uand l'aiibe apparaissait, Le comte Gane arrive au campemei^t. 401.

De grand matin l'empereur s'est |eyé, Charles ouït la messe et les matjmes.

Sur l'herbe verte, il est dwant s^ tei^t^.

Roland y fut et le brave Olivier, Nayme le duc, ^aucoup d'autras aussi.

Ganelon vij^t, le traître, le parjure 1 Avec astuce il commence à parler Et dit au roi : a Soyez béni de Dieu !

« J'apporte ici les clés de Saragosse.

(( De grands trésors je vous fais amener.

ce Et vingt enfants ; faites-les bien garder !

« Le brave roi Marsile aussi vous mande

« De ne le pas blâmer pour le calife.

c( Car de mes yeux j'ai vu trois cent mille hommes,

a Casques fermés, vêtus de leurs hauberts,

« Ceints d'une épée à garde d'or niellée,

a Qui se sont tous embarqués avec lui,

a Fuyant le roi parce qu'ils ne voulaient

<( Ni recevoir, ni garder notre foi.

a Ils n'avaient pas navigué quatre lieues,

a Que la tempête et le vent les accueillent.

« Ils sont noyés; vous n'en verrez pas un.

« S'il n'était mort, j'amenais le calife.

<c Au roi payen, sire, vous pouvez croire :

a Vous ne verrez ce premier mois passeri

c< Sans qu'il vous suive au royaimie de France.

« Il recevra la foi que vous gardez,

c( Votre vassal à mains jointes sera,

« De vous tiendra le royaume d'Espagne. »

Le roi lui dit : « Grâces en soient â Dieu !

« Bien avez fait ; en aurez grand profit. »

Mille clairons sonnent parmi l'armée.

On déménage, on charge les sommiers ;

Vers douce France on s'est acheminé, agi.

Charles le Magne a ravagé l'Espagne, Pris les châteaux, \dolé les cités.

L'empereur dit que sa guerre est finie ;

Vers douce France il tourne son armée.

Le preux Roland fixe son étendard

En haut d'un tertre et vers le ciel dressé.

Par le pays les Français s'hébergeaient.

Et les payens, par ces longues vallées,

Vont chevauchant, enseignes déployées,

Casques lacés et ceints de leurs épées,

ECUS au cou et les lances dressées.

Sur les hauteurs, dans un bois ils s'arrêtent :

Quatre cent mille y attendent l'aurore.

Dieu ! quel malheur que les Français l'ignorent ! aoi.

Le jour s'en va; la nuit devient obscure.

Charles s'endort, le puissant empereur.

U songe alol*s qu'il est aux défilés; Entre ses mains il tient sa lance en frêne, Quand Ganelon vient la saisir sur lui.

Qui la secoue et la brandit si fort Que vers le ciel en volent les éclats.

Charles dormait; il ne s'éveille pas.

Après, il songe une autre vision.

Qu'il est en France, à son Aix-la-Chapelle.

Un ours le mord au bras droit durement.

Il voit venir d'Ardenne un léopard

38 LA CHANSON DE ROLANt).

Qui fièrement s*attàque â son cbl^d mèinê.

Un lévrier sort alors dû {Valais ;

Il vient à Charle au galop et par bonds,

Tranche d'abord l'oreille droite â l'ours,

puis, furieux, conibat le léopard.

Les Franks disaient ; « Quelle gt^ahdiB bataille ! y>

Mais on ne sait lequel la gagnera (î).

Charles dormait ; il ne s'éveille pas. aôi.

COMMENT GANE FAIT DÉSIGNER ROLAND POUR COMMANDER L'ÀkaiÈRJE-CARDË.

La nuit s'en va, l'aube claire apparaît.

Notre empereur chevauche fièrement.

Sur son armée il regarde souvent.

<( Seigneurs barons, a dit l'empereur Charles, « Voici les ports et les étroits passages :

(1) MM. Michel et Génin lisent un verrat au lieu d'un ours. J'ai préféré la leçon des Allemands, MM. MUller et Hertz. M. Génin explique ainsi ce second songe. L'ours est Gane, le léopard Baligant, et le lévrier Thierry. Le bras droit de l'empereur est Roland, et Pinabel serait représenté comme l'oreille droite de Gane. Ce qui rend cette explication assez plausible, c'est que Roland est appelé le bras droit do Charles ici et dans la Chanson des Saxons, dont plusieurs passages sont évidemment inspiré* par la Chanson de Roland, notamment aux strophes 255 à 265.

tX CrtANSÔN bÈ nOLAND. 39

« Nommë2M(]uiàlqa'un {k)up restera Tarrière. »

Gané f*épôiid : « C'eât Rohnà, moti ftlâtt^ (l) :

« N'avez baron d'un aussi grand courage. »

Le roi l'entend, fièrement le regarde.

Puis il lui dit : a Vous êtes un vrai diable (2) !

« Mortelle i^ge au corps vous est entrée :

« Et qui fera devaût moi l'avant-garde t »

Cane répond : « Ôgier de Danemark :

« N'avez baron qui mieux que lui la lasse. >>

Le preux Roland entend qu'on te désigne ; Aot.

Il a parlé comme un Vrai chevalier :

« Je vous dois bièin aimer, sire pàrâtre :

« Vous m'avez fait désigner pour l'arrière.

« Charles, le roi de France, n'y jperdra,

« Je le promets, palefroi ni mulet,

« Ni destrier qui puisse chevaucher ;

« Il n'y perdra ni roussin ni sommier

(( Qui n'aient été vendus cher à l'épée. »

Gâhê répond : a C'esi vrai, je le sais bien. » aôî.

Quand Roland sait qu'à l'arrière il sera, Avec colère il parle à son paràtre :

« Ahi ! pervers, de mauvaise nature.

(1) Beau-fils, c'est le mot correspondant à wwr<tffcel II pàrdfrc.

(2) Ce est un vis diables. (Ftérairàs, pag6 iSO ]

10 JJi CHANSON DE ROIAND.

a Tu croyais donc que le gant me cherrait, c( Comme te fit le bâton devant Charles ! » Aoi.

« Droit empereur, dit Roland le baron,

« Donnez-moi Tare que vous tenez au poing

« Ils ne pourront, certes, me reprocher

« De le laisser tomber, comme fit Gane,

« Quand il reçut le bâton dans sa main. »

De Tempereur le front se rembrunit, n tient sa barbe et détord sa moustache,

Il ne peut pas s'empêcher de pleurer (1).

Après Roland le duc Nayme est venu ; Il n'y a pas plus brave homme à la cour.

Il dit au roi : « Vous l'avez entendu !

« Le preux Roland, il est fort irrité !

« L'arrière-garde est assignée à lui ; « N'avez baron qui la conduirait mieux (2).

« Donnez-lui l'arc que Vous avez tendu ,

(1) Dans Fierabras, page 10 ^ Cliarlemagiie manifeste ainsi sa colère de ce que Ganelon a fait désigner pour un combat dangereux Olivier, déjà blessé :

Se il est mors ne prins, je te di en verte, Ne te racateroit tous Tors d'une chité, Ke ne te faice pendre ou ardoir en un ré.

Et trcstout ti parent seront désireté.

(2) F. Michel et MûUer lisent :

N'avez baron ki jamais là remut.

J'ai suivi la leçon de Génin :

N'avez baron qui ja nuex la remut.

a Et trouvez*lm des gens qui l'aident bien. )> Le roi le donne, et Roland l'a reçu.

Notre empereur s'adresse à son neveu :

<« Mon beau neveu, sachez bien qu'avec vous

<c Je veux laisser la moitié de l'armée ;

« Retenez-la, car c'est votre salut ! »

Roland lui dit : a Non, je n'en ferai rien.

« Si je démens mon sang (1), Dieu me confonde!

« Je retiendrai vingt mille Français braves ;

a Passez les monts en toute sûreté,

a De mon vivant, ne craignez aucun homme. » aoi.

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