‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 40 sur 61 · A TUER ROLAND · texte numérisé non relu

A TUER ROLAND

S'est avancé le neveu de Marsile

Sur un mulet qu'il touche d'un bâton.

Il dit au roi bellement en riant :

a Beau sire roi, je vous ai tant servi !

« J'ai tant souffert de labeurs et de peines,

« Et tant gagné de batailles en champ !

« L'honneur du coup de Roland donnez-moi (i).

« Je l'occirai de mon épieu tranchant,

« Si Mahomet me veut être propice ;

« J'aSranchirai tout le pays d'Espagne,

« Depuis les ports jusques à Durestant.

« Charles lassé, les Français rebutés,

« Vous n'aurez plus de guerre en votre, vie. »

A lui Marsile en a donné le gant. agi.

(1) Le texte dit :

Dunez m'un feu : ço est le colp de Rollant.

Feu signifie fief, don, honneur, grâce. Il était dans les mœurs chevaleresques de sollicitep l'honneur du premier coup. Dans la Chanson (fAntioche, Baudoin Caudron le demande au comte de Flandres et l'obtient. Voir la traduction de M»» la marquise de Saint- Aulaire, à la page 71.

Quand le nevea tient le gant à son poing,

Il interpelle avec fierté son oncle *:

« Beau sire roi, m'avez fait un grand don !

« Choisissez donc onze de vos barons,

« Nous combattrons les douze compagnons. »

Tout le premier, Falseron lui répond

(Il était frère au roi payeii Maisi}^) :

« Mon beau neveu, voua et mpi nous isQi^.

« Certainement nous ferons cette attAgue ;

« Les Franks que Charle a l'apure a lai^s^^

a II est jugé q^^ nous le^ opcirops. )» AQl.

Le roi Corsai (1) arrive d'.autre part, Un barbaresque et de très-grande a$tupe.

Il a parlé comme un bon chevalier : Il ne voudrait pour riep (2) être couard.

Voici venir Malprimis de Brigal ; Plus vite il court que ne fait un cheval, Devant Marsile il s'écrie hautement :

« Je conduirai mon corps à Roncevaux, « Et si je joins Roland, je le tuerai. »

(1) Qjrsal^ QQrsalis ou Corsablis. Il est fait meation de ci» Sn* razin dans d'aujtres poëmes, notammeDt dans le Covenant Vivipij yen 106G; danp Baopilde Cambray, page 258; dans la Chevalerie ûgi^ de Danemarche, page 48; dans Foulque de Candie.

(2; Le texte dit : pur tut l'op Deu.

M^S) visage

Il d^t lAomV^ 4ur ^9 cheval de guerre, Et se fedt fier de ses armes qu'il porte.

Pour le courage, il est bien renommé :

S'il eût été chrétien, quçl noble prew (i) !

Devant le roi Marsôto U s'éa(ia :

c< A Roi^^qçvaw, je coiwjuiw WQH cojpi c( Roland est mort ^ jfi puii) )ç trpuvco:', c( Comme Olivier ^\ tous les douze pws* « Les Fraivks ptQWTOQt en deuil et gi^ande a Clw?)^ lei Magn^ esit vieux et r^^doteur ; « n sera las de m^uçir cette guerre, « Il laissera notre Ë^pagnç eu repos ! »

Le roi payçn l'a heaucpup remercié, aoi.

n y avait uu émir dQ Moriane

Le plus félon en la terre d'Espagne.

(i) ÇS^tW péflespQP ost tf^-firéquenta dus noa pcXMMS. Voir (îflriNr k Mért^^, page 37 (io la iraduotioo, e^ lat Tara auivanta 49 fifr§ihw, page i9 : t

9ê il vau^ist Jhésn eroire ni afirer^

Nul milleur chevalier ne péust on trouver.

L*on appliquait Ui môme réflexion aux })elles Sarraziiies :

Aaaez fi) ge^te^ a'ele fuat baptiaiée.

{Foulque de dmdie, page 22.)

Devant Marsile il fetit sa vanterie :

a A Roncevaux, je guiderai ma troupe;

a Us sont vingt mille avec écus et lances,

a Je garantis Roland mort, si le trouve.

« N'y aura jour (fae Charles ne s'en plaigne. )» aoi.

Arrive après Turgis de Tourtelouse.

n était comte et maître de la ville.

De nos chrétiens il veut &ire un grand vide;

Devant Marsile aux autres il s'ajoute :

tt Ne craignez rien, sire, car Mahomet

a Vaut plus, dit-il, que saint Pierre de Rome.

a Vous le servez : l'honneur du champ est nôtre ;

« A Roncevaux j'irai joindre Roland,

a Nul ne pourra le garantir de mort.

a Voyez ma lame, elle est et bonne et longue,

a A Durandal (1) je la veux opposer.

« Vous apprendrez laquelle a le dessus.

c( Les Franks mourront s'ils s'exposent à nous.

(1) Durandal est Tépée de Rolaud. L'on raconte plus loin ooiO' ment elle lui fut donnée. Les épées avaient un nom et étaient l'objet d'une g^nde vénération. Ce trait est conunun à tous les poèmes chevaleresques. Les dIus illustres épées sont Tœuvre d'un forgeron Scandinave , nommé Galant ou- de ses fils. Voyez BaotJ de Cambray, au glossaire, et pages 19, 343, 347 ; Garin le Loni* rain, page 111 de la traduction; Ftera6râ^, pages 20 et 21; Dam de Mayence, vers 5031; la Chevalerie Ogier, page 471, etc. P. Michel et Depping, Véland le Forgeron; Wieland der Schmied, von Karl Simrock; Ozanam, Études germaniques, tome !•', page 262; Bekker, notes sur Fierahras.

«c Charles le vieux en aura deuil et honte, HL Plus ici-bas ne portera couronne. »

Arrive après Escremiz de Yalteme.

n est payen et maître de sa terre.

Devant Marsile il s'écrie en la foule :

<c A Roiicevaux, j'irai vaincre l'orgueil ;

« Si je le joins, Roland perdra la tète,

« Gomme Olivier, qui commande les autres :

n Les douze pairs sont tous jugés à mort;

« Français mourront, France en sera déserte,

«c De bons guerriers Charles aura disette. )» aoi.

Un chef payén, Esturganz, était là, Estramariz aussi, son compagnon.

Ds sont félons et traîtres suborneurs.

Le roi leur dit : « Seigneurs, avancez-vous ; « En Roncevaux allez aux défilés ; <c Yous m'aiderez à conduire ma troupe. »

Les deux payens répondent : a A vos ordres !

<t Nous combattrons Olivier et Roland ; « Les douze pairs n'éviteront la mort.

(( Nos lames sont et bonnes et tranchantes, «c Nous les ferons vermeilles de sang chaud ; « Français mourront, Charle en sera dolent, «c Notus vous ferons don de Terre-major ;

a Venez-y, poi, vous le verrez vraiment , a De l'empereur nous vous ferons présent. x>

Vient en courant Margariz de Sibille (i).

Jusqu'à Samar il possède la terre ;

Pour sa beauté, dames lui sont amies ;

Il n'en est pas qui ne s'épanouisse

En le voyant et qui ne lui sourie (2).

Nul payen n'a tant de chevalerie*

Par-dessus tous , du milieu de la foule.

Il crie au roi : « Ne vous effrayez {^s,

a À RoncevauX) j'irai tuer Roland ;

« Sire Olivier n'y sauvera sa vie ;

tt Les douze pairs restent pour leur martyre.

« Et cette épée , enmianchée en or pur,

tt Don de l'émir de Prime, je vous jure

« Qu'elle sera teinte de sang vermeil :

« Français mourront, France en sera honnie.

(1) Si estoit Ysembars c'on nomxnoit Margaris.

{ÏÏugues-Capety page 19.)

(2) Tant fnst amez des darnes^ s'il les priât d'amer^ Froiecuer Ti^lent la geni d'outre 1» mer.

• (Foulque de Candie.)

Je croix que Dieux l'a fait^ et qu'il est tous escris ' Pour estre de ces damez apellez dous aihis.

Il n'est dame eu ce monde^ tant soit biaos ses defis^ Se Hues ly daignoit faire ung gracieulx ris^ Que ly cuers de son ventre ne soit tous esclarcis. ^

[Hvgties-Capet, page 146.)

« Charles le vieux, i la barbe fleurie,

« Jour ne sera qu'il n'ait deuil et colère.

(c Au bout d'un an nous aurons pris la France,

ce Nous coucherons au bourg de Saint-Denis (1)1 »

Le roi payen fait un profond salut, aoi.

Arrive alors Chemuble de Montnègre.

Ses longs cheveux vont balayant la terre ;

11 porte un faix plus lourd en s'amusant

Que ne le font quatre mulets chargés.

Dans le pays, ditK)n, dont il était ,

Soleil ne luit et le blé ne peut croître ;

Jamais de pluie et jamais de rosée ;

Pierre n'y a qui ne soit toute noire.

Quelques-uns croient que les diables y restent (2).

Chemuble dit : « J'ai ceint ma bonne épée,

c( A Roncevaux, je la teindrai vermeille ;

(1) Le poi de France est appelé le roi de Saint-Denis. Voir les Quatre Fils Aymon, vers 351; Huon de Bordeaux, page 296, etc., etc.

(2) Dans le Covenant Vivien, au vers 1619, il est aussi fait mention d*un pays où le soleil ne se lève jamais et où rien ne pousse.

Il n'est g^ère admissible que le trouvère, si exact dans ses mentions géographiques relatives à la Fraiboe, ait imaginé arbitrairement les noms des pays sarrazins. Je crois que ces noms se rat* tachent tous à quelque souvenir ou à quelque tradition. Mais, après beaucoup de tentatives, suivies d'antant de déceptions, j'ai renoncé , pour mon compte , à trouver l'explication de la plupart des noms de pays qui se trouvent dans la Chanson de Roland, Peut-être arriverait-on à quelques découvertes intéressantes à l'aide des racines arabes, mais plutôt pour les noms dliGfmmes.

52 Ui CHANSON DE HOLAND.

c( Si je rencontre en mon chemin Roland

« Et ne l'attaque, on peut ne plus me croire ;

« Je conquerrai Durandal par l'épée,

« Français mourront, France en sera déserte, n

Les douze chefe payens sont réunis ;

Ils conduiront cent mille Sarrazins.

A la bataille ils s'excitent, se pressent,

Et vont s'armer dans une sapinière.

comment olivier reconnatt que les sakrazins

s'approchent.

Ils se couvraient de leurs hauberts moresques, Dont la plupart sont d'une triple maille ; Ils ont lacé leurs bons casques d'Espagne ; D'acier viennois ils ceignent des épées; Écus sont forts, les épieux de Valence, Les gonfalons blancs et bleus et vermeils.

Ils ont laissé mulets et palefrois , Sur destriers ils chevauchent serrés.

Clair fut le jour et beau fut le soleil ; Ils n'ont sur eux rien qui ne reflamboie.

Pour que ce soit plus beau, les clairons sonnent. Gf*and est le bruit : les Français l'entendirent.

Olivier dit : (c Ami Roland, je crois « Que nous aurons bataille des payens. »

Roland répond : <c Eh ! que Dieu nous l'octroie ! a Pour notre roi, nous devons résister ; .<c Pour son seigneur on doit soufi&ir détresse, « Tout endurer, et grand chaud et grand froid, a Dût-on y perdre et du cuir et du poil.

<x Que chacun pense à fournir de grands coups; a Que contre nous on ne chansonne pas (1) !

a Payens ont tort, chrétiens ont le bon droit. <c Jamais de moi n'aurez mauvais exemple. » aoi.

Sur un haut pin Olivier est monté,

Regarde à droite et, par le val herbu,

n voit venir cette gent sarrazine.

Il appela Roland, son compagnon :

<K Quelle rumeur j'entends venir d'Espagne !

a Que de hauberts, de cascjues flamboyants !

<c Pour nos Français voici grande tourmente.

<x II le savait, le traître et félon Gane, »

a Quand devant Charle il nous a désignés. »

Roland répond : a Taisez-vôus, Olivier,

« C'est mon paràtre et ne veux qu'on en parle. )»

(1) La préoccupation du chansonnement se retrouye dans tous nos poèmes chevaleresques. Voir Raoul de Cambray, pages 96 et 162; /!? Covenant Vivien, vers 792^ 1908; la Bataille (fAleschamps, vers 443^ 471^ etc. L*on chansonnait aussi les épées et les destriers.

Sire Olivier est monté sur un pin ; Or il voit bien le royaume d'Espagne Et les payens qui sont en si grand nombre.

Il voit briller ces casques d'or gemmés (1),

Et ces écus et ces hauberts frangés, Et ces épieux et ces drapeaux hissés ; Mais il ne peut compter les bataillons, Tant y en a qu'il n'en sait pas le nombre.

Il en est fort en lui-même troublé.

Du miçux qu'il put, il descendit du pin.

Vint aux Français et leur raconta tout.

Olivier dit : « J'ai vu tant de payens,

c( Jamais sur terre un homme n'en vit plus.

« Là, devant nous, ils sont bien cent mille hommes,

« Casques lacés, vêtus de blancs hauberts,

(( Lancer en l'air, les épieux bruns luisants.

(( Bataille aurez comme il n'en fut jamais.

a Seigneurs français. Dieu vous donne courage !

c( Tenez au champ, que ne soyons vaincus ! »

Et les Français : « Malheur & qui s'enfuit !

c( Mais pour mourir pas un ne vous faudra. » agi.

(l) Gemmes, c'est-à-dire ornés de pierreries.

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