‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 41 sur 61 · POURQUOI ROLAND NE VEUT PAS SONNER DE SON COR · texte numérisé non relu

POURQUOI ROLAND NE VEUT PAS SONNER DE SON COR

Olivier dit : <« Payens ont grande force , « De nos Français nous n'avons que bien peu ; « Ami Roland , sonnez de votre cor :

« Charle entendra, ramènera l'armée. »

Roland répond : <( Je ferais comme un fou ; « En douce France y perdrais mon renom.

« Je frapperai grands coups de Durandal ; « L'acier sera sanglant jusqu'à la garde (1). « Pour leur malheur les payens sont aux gorges. « Je TOUS le dis, tous sont jugés à mort ! i» aoi.

— « Ami Roland, sonnez de votre cor :

a Charle entendra, ramènera l'armée ; (( Avec ses preux le roi nous secourra. »

Roland répond : <c Ne plaise au Seigneur Dieu, « Que mes parents en soient blâmés pour moi, « Et France douce en tombe en déshonneur.

« Je frapperai fort avec Durandal,

(1) Enlresqu'al or, o'est-à-dire jusqu'à Tor de la garde.

« A mon côté ceinte, ma bonne épée ; a Vous en verrez la lame ensanglantée.

<( Les payens sont rassemblés pour leur perte. « Je vous le dis, toui^sont livrés à mort. » aoi.

— « Ami Roland, sonnez de votre cor.

« Charle entendra, qui passe aux défilés.

« Je garantis que les Franks reviendront. »

— «Ne plaise & Dieu, lui répondit Roland^ « Qulionmie vivant puisse dire jamais

c< Que j'aie été corner pour des payens!

« N'en auront pas mes parents ce reproche.

« Quand je serai dans la grande bataille, « Je frapperai mille et sept cents bons coups. « De Durandal l'acier sera sanglant.

« Français sont bons ; ils frapperont en braves. « N'échapperont les payens à la mort. »

Olivier dit : « Qui pourrait vous blâmer?

« Je les ai vus, les Sarrasins d'Espagne.

« En sont couverts et les monts et les vaux, « Et les coteaux (1) et les plaines entières. « Grande est l'armée à la gent étrangère.

« Nous n'y avons qu'une petite troupe. »

(1) Lariz, lande^ pays inculte et inégal {Glossaire de Burguy).

Roland répond : a Mon courage en grandit.

a À Dieu ne plaise, à ses saints, & ses anges, K Que, pour moi, France y perde son renom !

ce Mieux vaut mourir que la honte me vienne.

<c Plus nous frappons, plus l'empereur nous aime ! »

Brave est Roland; mais Olivier est sage.

Ils ont tous deux un merveilleux courage !

Et dès qu'ils sont à cheval, sous les armes,

Ils ne fuiront la bataille par crainte.

Bons sont les preux et leurs paroles fières.*

Les Sarrazins chevauchent avec rage.

Olivier dit : a Roland, voyez un peu,

<( Les voici près : Charle est trop loin de nous.

<c Sonner du cor tantôt vous ne daignâtes.

a Charle y serait, nous n'aurions nul dommage.

« Regardez là, vers les gorges d'Espagne :

<c C'est une triste arrière-garde à voir !

ce Qui l'aura faite, il n'en fera plus d'autre ! »

Roland répond : « Ne dites tel outrage !

« Maudit le cœur qui s'intimide au sein !

a Nous resterons fermes en cette place ;

« A nous ici de battre et de combattre (1) ! » agi.

(1) J*û essayé de rendre ralliiération du vers : Par nos i ert e li colps e li caphs.

Quand Roland voit qu'il y aura bataille, Il se fait fier plus que tigre et lion (1).

Il parle aux Franks, interpelle Olivier :

Mon compagnon, ne parlez pas ainsi.

Notre empereur nous laissa des Français,

Il en fit mettre à part ces vingt mille hommes ;

A son escient, il n'y a pas un lâche !

Pour son seigneur, on doit sou&ir grands maux,

Tout endurer, et grands froids et grands chauds.

On doit y perdre et son san^ et sa chair.

Va de ta lance et moi de Durandal,

Que me donna le roi, ma bonne épée (2) ;

Et^ si je meurs, qui l'aura potura dire ;

— Fut cette épée à noble chevalier. — »

(1) Lors fu plus fiers que liépart pe iion.

{La Bataille d'Aleschamps, vers 349.)

(2) L'on verra plus bas dans quelle circonstance Charlemagne donna Durandal à Roland. CSonsulter les notes de l'édition proTençale de Fierabras^ par Bekker.

COMMENT l'archevêque DONNE l'aBSOLUTION AUX FRANÇAIS AVANT LA RENCONTRE.

D'autre part est l'archevêque Turpin.

Il éperonoe et monte sur un tertre, Parle aux Français et leur dit ce sermon :

(( Seigneurs barons, Charle ici nous laissa.

<( Pour notre roi, nous devons bien mourk.

« La chrétienté aidez à soutenir.

« Bataille aurez, tous vous en êtes sûrs, « Car de vos yeux vous voyez les payens.

« Confessez-vous (1), demandez grâce à Dieu.

« Vous absoudrai pour vos âmes guérir.

<( Si vous mourez, vous serez saints martyrs ; (( Sièges aurez en haut du paradis (2). )> Ils mettent pied à terre et se prosternent.

Au nom de Dieu les bénit l'archevêque :

Pour pénitence, il enjoint de frapper.

(1) Le texte dit : Clamez vos oulpes.

(2) Il y a de nombreux exemples de ces promesses de paradis dans les poëmes ohevaleresques^ dans le Covenant Vivien, yen 375^ et dans la Chanson d*Antioche, etc*

Et les Français se remettent sur pieds.

Ils sont absous et quittes de leurs fautes.

Au nom de Dieu Turpin les a bénis>

Ils ont monté leurs destriers rapides.

Ils sont armés comme des chevaliers;

En appareil de bataille ils sont tous.

Le preux Roland interpelle Olivier :

« Mon compagnon, vous le savez très-bien,

« Que Ganelon nous a mis dans un piège.

« 11 a reçu de l'or et des présents.

« Notre empereur nous devrait bien venger !

« Le roi Marsile a fait marché de nous ;

« Mais il sera payé par nos épées. » aoi.

Voici Roland aux défilés d'Espagne, Sur Yaillantif, son bon cheval rapide (1) Il est armé ; ses armes lui siéent bien.

(l) Dans toutes les chansons de geste^ le cheval a une personnalité bien marquée; il est Tami du chevalier : voir Garin le Lohéram, page 342 de la traduction; Fierabras, page 8; Aubéry le Bourgoing, etc., etc. Voir l'histoire touchante du cheval dans la Chevalerie Ogier pages 228, 428, 441 ; celle du cheval de Guillaume au court nez dans la Bataille d*Aleschamps, de celui de Nayme dans Agolant, etc., etc. Il en est de même dans les épopées anciennes, notamment dans le Schanameh, où Raksch joue un rôle irès^animé auprès du héros Rustem.

Le baron va tenant son fort épieu (1),

Ciontre le ciel le fer en est tourné ;

Un gonfalon tout blanc tient au sommet.

Les franges d'or lui battent jusqu'aux mains.

Noble est sou corps, son front clair et riant.

Son compagnon vient après, le suivant,

Et les Français l'appellent leur garant.

Il regardait les payens fièrement^

Et les Français d'un air modeste et doux.

Il leur a dit ces mots courtoisement :

« Seigneurs barons, allez d'un pas tranquille.

<& Ces Sarrazins vont chercher grand martyre.

a Nous en aurons un bel et bon butin.

« Nul rpi de France en eut un aussi riche. »

Comme il parlait, les troupes se rencontrent, aoi.

Olivier dit : « Pourquoi donc parlerai-je ?

« Vous n'avez pas daigné sonner du cor.

a De l'empereur vous n'avez pas l'appui.

« Qe n'est sa faute ; il n'en sait mot, le brave !

<( Ceux qui sont loin ne sont pas à blâmer.

a Chevauchez donc de toute votre force,

« Seigneurs barons, tenez-vous ferme au champ.

« Au nom de Dieu, soyez bien décidés

« A recevoir et donner de grands coups.

(1) L« texte dit palmeiant son épieu^ de palma:

« N'oublions pas la devise de Charles ! »

Et les Français poussent leur cri de guerre.

Qui les ouït alors crier : a Monjoye I »

D'un grand courage aura le souvenir.

Ils partent, Dieu ! avec quelle fierté !

Ëperonnant pour aller le plus vite ;

Ils vont frapper : qu'ont-ils de mieux à fedre?

Les Sarrazins ne sont pas eSrayés.

Franks et payens^ voici qu'ils se rencontrent !

CE qu'il advient aux chefs payens qui avaient

JURÉ de tuer ROLAND.

C'est Aôlrotb, le neveu de Ma4:sUe, Qui le premier chevauchait en avant.

Sur no9 Francis il dit de mauvais mots :

« Félons (1) Français, aurez affaire à nous.

(1) Les Sarrazins^ comme les chrétieDs^ font un grand usage du mot félon. Il ne faut pas toujours l'entendre dans le sens spécial de traître. Il signifie aussi méchant^ pervers^ astucieux, comme il est indiqué dans le glossaire de Burguy. On l'a vu avec ce sens à la page 5. Mais le mot félon ù., dans les chansons de geste, un sens technique. Il signifie implicitement traître à Dieu, infidèle par excellence, ou, comme disent les orientaux, Ghiaovr.

* « Vous a trahis, qui devait vous défendre.

c( Fol est le Roi, qui vous laisse en ces gorges : « La douce France en perdra son renom, a Et Tempereur le bras droit de son corps. »

Roland l'entend : Dieu! qu'il en eut grand deuil! Il éperonne et lance son cheval.

Il va frapper Aélroth tant qu'il peut, Lui rompt l'écu, détache le haubert.

Tranche le sein et lui brise les os, Toute l'échiné il sépare du dos ; Du coup de lance il lui fait rendre l'&me , Frappant si bien qu'il fait brandir le corps Et du cheval l'abat à. pleine lance.

En deux moitiés il a le cou brisé.

Bien qu'il soit paort, Roland lui parle ainsi : a Outre, brigand 1 l'empereur n'est pas fou (c Et n'a jamais aimé» la trahison.

« Il a bien fait de nous laisser aux gorges.. • « N'y perdra pas dovLce France sa gloire.

(( Frappez, Français 1 le premier coup est nôtre ! (c A nous le droit, et ces gloutons (1) ont tort (2). » Aoi.

(1) La mot «loutoa n'a pas ]e sens spécial de la gourmandise. Il est très-fréquemment employé dans les chansons de geste.

(2) Dans nos pommés du moyen-âge , la préoccupation du droit domine tontes les autres. Nul n'attaque sans affirmer son droit : la croyance universelle est que le droit triomphe, mais avec l'assistance de Dieu. Voir plus haut, page 33.

Un duc est là qu'on nomme Falseron

n était fi^re au roi des Sarrasins

Et possédait Daflen et Balbion.

Il n*y a pas félon plus endurci.

Entre les yeux il a le front trës4arge,

Grand demi-pied Ton peut y mesurer.

Il a grand deuil de voir mort son neveu !

Il sort des rangs, il s'expose en avant,

Poussant le cri de guerre des payens ;

Puis il commence à provoquer les Franks :

<i La douce France ici perdra l'honneur! »

Mais Olivier l'entend et s'en irrite ;

Des éperons il pique son cheval,

En vrai baron va frapper le payen,

Brise l'écu, fracasse le haubert,

Lui met au corps les pans du gon&lon.

Et des arçons il Tabat mort du coup.

À terre il voit le glouton qui gisait ;

Lors il lui dit avec grande fierté :

« Je n'ai souci, brigand, de vos menaces.

« Frappez, Français, et nous les vaincrons bien. »

Il dit le cri de l'empereur : « Monjoye ! » aoi.

Un autre chef est là, c'est Corsablis, Il est le roi d'un étrange pays.

Il interpelle ainsi les Sarrazins :

c< Nous pouvons bien soutenir ce combat,

« Car les Français y sont en petit nombre.

« Ceux qui sont là nous devons dédaigner.

c( Charles ne peut leur en sauver un seul !

« Yoici le jour où leur faudra mourir ! ))

Hais rarchevëque avait bien entendu.

U n'est personne à lui plus haïssable.

n a piqué des éperons d'or fin,

Va le frapper d'une si grande force.

Qu'il rompt l'écu, déconfit le haubert.

Et dans le corps lui met son grand épieu.

Frappant si bien qu'il &it brandir le corps ;

A pleine lance il l'abat mort à terre.

n se retourne et voit le glouton gir ;

Ne laisse pas de lui parler ainsi :

a Maudit payen, vous en avez menti !

<( Charles, mon sire, est toujours notre appui.

(c Et nos Français ne pensent à ^'enfuir,

« Vos compagnons n'iront pas plus avant.

« Je vous l'apprends : vous devez tous mourir !

<i Frappez, Français, et que nul ne s'oublie !

« Ce premier coup est nôtre. Dieu merci ! »

Pour retenir le champ, il dit : c( Monjoye ! »

Angelier joint Malprimis de Brigal Son bon écu ne lui vaut im denier.

60 LÀ tiHÀNSON DE ROLAND.

Angelier rompt la boucle de cristal^ Dont la moitié lui tombe sur la tcfrrei Rompt le haubert, pénètre dans la cbair Et dans le cor^ts enfonce son épieu.

Lé Sarrazin tombe tout d'une pièce, L'Ame de lui Satan emporte vite (i). hQi.

Gérer atteint l'amiral Balaguer^ Lui rompt l'éou j démaille le haubert; Et dans le ccëur il lui tnet son épieii, Frappant si bien qu'il traversé le corps Et l'abat mort par terre à pleine lande.

Olivier dit : « Notre bataille est belle I »

Sanche le diiê Joint l'éniir de Moriane

Brise Téeu couvert de fletirs et d'or,^

Le bon haubert, (pii ne peut le aetuver;

Lui fend le cœur; le foie et le poumon

Et l'abat inôrt, q[u'on plètire oli iju'on ^ ite (d).

Turpin hd dit : «( 6'ëst un edup de baron) %

(1) Cette p^visioïi de la destinée fiituré des payétis èi âeà mU très se rencontre dans presque tous les poëmes, dans le Covenant Vivien, vers 1628, dans la Chanson d'Antioche, pagej 77 et 101 de la traduction, dans Parise la Duchesse, 2« édition, pages 19 et 22.

(2) Dicton qui se retrouve avéb des variantes dans d'autres poëmes, notamment dans In Bataille d^Alqschamps, vers 3231.

Puis Anséis laisse aller son cheval, n va frapper Turgis de Tourtelouse.

L'écu lui rompt au-dessus de la boucle, De son haubert brise la double maille^ Lui met au corps le fer du bdn épieu^ Frappant si bien que tout le fer traverse.

A pleine lance il le renversé mort.

Et Roland dit :. « Yoilà le coup d'un brave! »

Puis Angelier, le Gascon de Bordeaux,

Son cheval pique et lui lâche les rênes.

Il va frapper Escremiz de YaltemCj

Lui froisse et rompt l'écti qu'il porte au cou.

Sur la tunique il fausse* le haubert (i),

Le frappe au corps entre les deux mamelles;

A pleine lance, il Tabat tùort de selle.

Il dit aprèl t « Yùùs êtes tous perdus ! » Aoi.

Et Gautier frappe un payen, Estorgant, Sur le rebord de Téeu^ par devant^

Dont il enlève éi îe roùgé et lé bMc.

De Mn haubert il s^^are les pans,

(0 Voir la noté de Génin^ page i09.

Lui met au corps sou bon épieu tranchant,

Et l'abat mort de son cheval courant.

n dit après : a Vous n'aurez de garant (1). »

Et Beranger ! Il firaippe Estramariz, Brise l'écu, déconfit le haubert, Lui fait entrer au corps son fort épieu Et l'abat mort entre mille payons.

Des douze pairs payens dix sont ocds.

n n'est resté que deux qui soient vivants :

Le roi Chemuble et le preux Margariz (2).

Margariz est très-vaillant chevalier.

Et bel et fort et rapide et léger !

n éperonne ; il atteint Olivier,

Brise l'écu sur la boucle d'or pur.

Et lui conduit l'épieu le long des c6tes.

Dieu ne permit que le corps fût touché :

La lance fix>isse et n'abat pas la chair.

(1} Ici et à la page 94 ^ j*ai conservé la rime en ant.

(2) Les autres ont été tués dans Tordre même où ils s'étaient offerts à Marsile. Chemuble va bientôt succomber; mais Ton ne voit pas la mort de Margariz et cependant il ne reparaît plus. Dans la suite de ce premier combat^ Turgis et Falseron sont tués une seconde fois. On peut supposer que quelque remapieur ou copiste aura supprimé ou altéré une strophe relative à Margariz. Peutêtre aussi Ta-t-on confondu avec Uarganice, voir plus bas.

Rien ne l'arrête, il dépasse Olivier, * Et, pour rallier les siens, du clairon sonne.

La bataille est merveilleuse et confuse !

Le preux Roland ne s'en effiraiye pas.

Tant que le bois dure, il va de l'épieu.

A quinze coups, il le rompt et le perd.

Il tire alors Durandal, son épée.

U éperonne et va frapper Ghemuble,

Lui rompt le casque où luit maint escarboude (i),

Coupe le cuir avec la chevelure,

Coupe les yeux et toute la figure,

Le blanc haubert dont la maille est menue ;

Et tout le corps jusques à Tenfourchure,

Avec la selle en or pur incrustée.

Jusqu'au cheval l'épée est arrivée.

Et fend l'échiné en suivant la jointure (2).

Homme et cheval tombent sur l'herbe drue.

Il dit après : « Brigand, malheur à toi !

<( Tu n'auras pas l'aide de Mahomet.

« Ce glouton-là ne vaincra pas nos gens ! »

(1) Dans tous nos poëmes^ il est que&tioa de pierreries et de fleurs que les grands coups font voler^ notamment dans Aooti/ d» Cambray, pages 102^ 121^ 123^ 160; dans Garin le Lohéraùi, pages 147 et 301 de la traduction ; dans le Covenant Vivien, vers 633 ; dans la Bataille d'Aleschamps, vers 6655 ; dans Fierabras, page 25. ,

(2) Ce vers est incomplet dans le nuuiuscrit d'Oxfords

Roland lui dit : «c Je vous nomme mon firère (i) ! ce Pour de tels coups notre empereur nous aime ! n ' De toutes parts on s'écria : ce Monjoye ! i» Aoi.

Le preux Gérin est sur son cbeval

Et son ami Gérer sur Passe-Cerf.

Ils ont lâché la rêne, ils éperbnnent (2)

Et vont frapper le payen Timozel^

L'un sur l'écu, F^autre sur le haubert,

Les deux épiéux lui brisent dans le corps ;

Sur un sillon ils le renversent mort.

Je n'ouïs dire et je ne sus jamais

Lequel des deux y fut le plus agile.

Esprévariz, fils d'Abel, était là;

C'est Angelier de Bordeaux qui le tue.

Turpin après leur occit Siglorel ;

Cet enchanteur a d^à vu l'enfer.

Où l'a conduit Jupiter, par magie (3).

c(* Nous en voilà délivrés î » dit Turpin.

Roland répond : « Le brigand est vaincu !

« Frère Olivier, que de tels coups me plaisent I if>

(1) Roland^ depuis cette adoption^ donne souvent le nom de frète à Olivier, dont il devait épouser la sœur Aude.

(2) Ici et aux pages 62 et 93, le texte dit : brocher ad ait, ce qui veut dire : à toute force, àj'envi. (P. Génin.)

(3) Le moyen âge considérait les dieux du paganisme comme ayant une existence. j:^eUe en qualité de démons ou de magiciens. Voir la note de F. Génin.

Et la bataille est devenue horrible !

Franks et payens merveilleux coups y rendent. Frappent les uns^ Ids autres se défendent. Et mainte lance est brisée et sanglante , Blaint gonfalon rompu, mainte devise.

Tant de Français y perdent leur jeunesse, Ne reverront leurs mères, ni leurs femmes, Ni ceux de France attendant aux passages. Aoi.

Charles le Magne en pleure et se tourmente^ Mais à quoi bon ? Il ne peut les aider !

Mauvais service a rendu Ganelon Lorsqu'il vendit les siens à Saragosse.

Il y perdit ses membres et sa vie, Quand la cour d'Aix à mort le condamna; Puis avec lui trente de ses paa^nts, .

Qui de mourir n'axraient pas la pensée. Aoi^

La bataille est merveilleuse et pesaiite.

î frappent bien Obvier et Roland, Notre archevêque y rend bien mille coups.

Les douze pàiï^ né sont pas en retard.

Tous les Français frappent de même cœur.

Meurent payens et par mille et par cents.

74 LA CHANSON DS ROJUiND.

Qui ne s'enfuit, n'évitera la mort.

Qu'il veuille ou non, il y laisse ses jours.

Mais les Français y perdent leiu» mfiiUcmt (1)^ Qui ne verront lei^» pèred tn hum picoobe^y Ni l'empereur qui les attend aux gorges.

On sent en Frattce une tourioèste étrwge^ On y entend le tonnoere et le vent.

Il pleut, il gcète, «ft démeaurémpiit»

La foudre tombe et souvent et menu.

On sent treiobler |a terre en vérâté De Saint-Michel de Paris jusqu'à Sens, De Besançon jusqu'au port de Wisàant (2).

Pas de uMôfion doâtlesmuEs ne se Gr|vepir A midi même y * grandes téftèhtes.

Pas de clarté si le cîel nese huà^ Nul ne le voit ffnà |f»^ ae s'épofavMite.

Plusieurs disaient qiie tout est tttcminé, . . Que c'est l4i fin de ce siède pnésenf ^)u L'on ne sait rien et l'oft ne ditpaft viait C'est le gMmiàéBxài pour la mort de Bkdand t

(1) Le texte dit : lor meillors g^amemenz. Ce qui signifie vêtements^ équipement^ aisément e^ auss^ 4é(6^8^^. >

(2) Le port de Wissant entrp Boulogne et CSalais est souvent mentionné dans les poëmes du moyen âge. voir G'Uy db'BoUi^jbgne', vers 80^ la.BataiUe (fÀle8ch<w^8,''WTS'29it'^^', eto.' * *

(3) Ce dist li un» al auti^ : « ^ïèfii\fi& 9^ ^4%. » • • . <

(Gérard de Rossillon, page ^6.)

• .iw J ^ * Ad ' 1

LA CHANSON DK ROLAND. 7li

LA GRANDE ABldS DBS SAURA CTWS AXTi^UB ^ 8(Xf IQfJR

MOTBB ARRlÈRR-*Gi8D£:.

Tous les Français ont fimppé de bon eeettr.

Ils ont occis les payens par milUeis.

De cent milliers il ne s^en sauve deux. ^ Roland a dit : (c Nos hommes sont très-braves ! « Et sous le ciel nul n'en a de meilleurs.

« Il est écrit dans la Geste française « Que Charlemagne a de bons eombattaûtsl )> Les Français vont parle ckamp de bataille.

Chacun recherdie avec amotir les sâens, Et tendrement pleure sur ses parents.

Surgit Marsile avec sa grande armée ï aoi.

Marsile vient le Icmg d*mie vallée, Avec le gros des payens réœiis, Qu'il a rangés en trente bataillons.

De pierres d^or les casques reluisaient, Lps bons écms, les cuirasses frangées.

MiUe ^kwons y somment 1^ fanfare; Grand est le bruit par toute la contrée.

« Frère Olivier, mon ami, dit Roland,

c( Le félon Gane a juré notre mort,

a La trahison ne peut être celée.

a Grande vengeance en prendra Tempereur.

a Bataille forte et rude nous aurons.

«( Homme ne vit im tel rassemblement.

a J'y frapperai, moi, de maDurandal,

« Et vous, ami, frappez de Hauteclaire.

c( En tant de lieux, nous les avons portées,

« Et nous avons gagné tant de combats !

a On ne pourra faire chansons contre elles ! » aoi.

Marsile voit le martyre des siens.

Il fait sonner ses cors et ses trompettes.

Puis il chevauche avec sa grande armée (1).

Devant chevauche un Sarrazin, Abisme.

Il n'y a pas plus félon dans la bande.

Il est souillé de vices et de crimes.

Il ne croit pas en Dieu, fils de Marie.

Il est tout noir comme la poix fondue.

Il aime mieux trahison et carnage

Que tout l'argent et tout l'or de Galice.

On ne le vit jamais jouer ni rire ;

Mais il est brave et d'une grande a^dace9

(1) Le texte dit : Sa grant ost banie; c'est-k-dire, convoquée par le ban. De môme^ à la page 12^ Roland dit à Gharlemagne: En Sarraguce menez vostre ost banie.

Et pôtur cela cher au payen Marsile , lient le dragon où sa gent se rallie.

Jamais Turpin n'aimera ce payen.

Dès qu*il le vit, il voulut le frapper.

Tranquillement il se dit en lui-même :

« Ce Sarrazin parait fort hérétique ! <c n sera mieux que j'aille pour l'occire :

ce Je n'aime pas les félons de la sorte (1).

« Je n'aime pas couards jii couardise. » aoi.

Notre archevêque engage la bataille Sur le cheval qu'il prit au roi Grossaille, En Danemark, après l'avoir occis.

Le destrier est léger et rapide, A les pieds fins avec les jambes plates, La cuisse courte et la croupe bien large^ Les côtés longs et l'échiné bien haute.

Blanche la queue et la crinière jaune.

Petite oreille avec la tête fauve.

Aucun cheval qui lui soit comparable ^ Turpin de Reims hardiment éperonne.

Ne manque pas de courir sur Abisme, Va le frapper sur son écu d'émir.

Recouvert d'or, améthystes, topazes^

(17) une en sa vie n*ama païen nul dis.

{La Bataille d'Aleschamps, vers 4425.)

De diamants, d'esearboudes ardentes ;

L'émir Galaf lui transmit cet écU^

Qu'au Yal-Métas un diable lui dotma.

Sans épargner^ Turpifa frappe Técu j

Après ce coup> il ne rdut un denier.

Wxm flanc à l'autre il pei^ le payen

Et l'abat mort sut* une place vide.

Et les Français disent : a Quel grand courage !

a Avec Turpin la croix est bien gardée I y>

Les Franks vajràièilt les f^f^iis si nombreux ! De toutes p&ttÉ les champs bu sôiit coUTerts. Chacun réclame Oliviei* et Roland , Les douze pairs pour étte Iburs gérants.

Alors Turpiii lèilt dii tout ce qu'il pensé : « Seignenhr bmràs^ n'aUes pas débillir l «c Au nom dé Dieu, qtie tous ne fuyiez pas I a Qu'on n'aillé pHà èhansonner contre nous !

a II nous vaut mietix n&ourit en combattant I (c C'est notre s6i4; : nous finirons ici :

(( Après ce jàiiT, Hé séTbnd j^lus vitantt.

a Mais je Yonè suis bien j^sirant d'une diose; « C'est que le saint paradis vous attend :

a Vous siégerez parmi les bienheureux ! 2> Et sur ces mots, les Français s'enhardissent. 11 n'est aucun qui n'ait crié : « Monjoye ! » aoi.

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EXPLOITS MERVEILLEUX d'oUVIER, DE TURPIN

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