‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 52 sur 61 · DE LA NUIT · texte numérisé non relu

DE LA NUIT

Quand Temperéur voit tous les payeûs oiorts.

Les uns occis et la plupart noyés

(Ses chevaliers en ont un grand butin).

Le noble roi descend de son cheval ;

Il se prosterne et rend grâces à Dieu.

Quand il se dresse, est couché le soleil.

L'empereur dit : « Il est temps de campef,

« Il est trop tard pouf joindre Roncevaux :

« Nos chevaux sôtit ennuyés et lasses ;

a Otez la selle et lé frein de leurs bouches,

« Et pal» ces prés leâ laisse^ rafraîchir. »

Et les Français : «Sire, vous dites bien ! » Aoî.

Notre empereur à pris son campemetit,

Et les Français^ sur la teri^e déserte^

A leurs chevaux ont enlevé les selles,

Et les freins d'or^ qu'ils laissent pendre aux cous.

Ils trouveront àti pré de l'herbe fraîche ;

Autre service on ne peut pas leur rendre.

Ceux qui sont làS s'endorment sur la terre.

Il n'y eut point cette nuit de vedette.

Notre empereur s'est couché dans un pré,

Son grand épieu sous la tête, le brave !

II ne se veut cette nuit désarmer.

Il a vêtu son blanc haubert frangé, Lacé son casque orné de pierreries Et ceint Joyeuse ; elle n'a sa pareille.

Et trente fois réfléchit la lumière. Avons ouï tous parler de la lance Dont fut en croix blessé Notre-Seigneur :

Charles en a le fer, grâces à Dieu.

Dedans sa garde il l'a fait enchâsser :

Pour cet honneur et pour cette bonté,

Le nom « Joyeuse » à l'épée est donné ;

Barons français ne doivent l'oublier.

C'est pour cela qu'ils ont le cri : «c Mon-Joye, »

Et nulle gent ne peut tenir contre eux (1).

Claire est la nuit et la lune luisante.

Charle est couché ; mais a deuil de Roland, Et d'Olivier fortement il lui pèse, Des douze pairs et de la gent française.

A Roncevaux il laissait tant de morts !

Il ne pouvait s'empêcher de pleurer.

Et priait Dieu pour qu'il sauvât leurs âmes.

Las est le roi, car sa peine est si grande !

Il n'en peut plus, et finit par dormir.

Dans tous les prés s'endorment les Français.

Aucun cheval ne peut tenir debout ;

(1) Le sens de joyau, appliqué à Joyeuse et à Mon-joye^ concorde avec rezpUcation que l'on trouvera plus bas du nom de répée de Baligant. On a <}onné deux autres origines au mot fnonfoye, à savoir meum gaudium et mons Jovis.

L'épée de Guillaume au Court Nez s'appelle aussi Joyeuse, vers 500 de la Bataille (TAleschamps :

Ce fu Joyeuse où durement se fle^

Voir aussi vers 1460, 1473, 1476.

Guillaume avait reçu de Charlemagne cette épée, qui ne pouvait tomber en de meilleures mains. Voir le glossaire de M. F. Micliel au mot Joyeuse, et la note de F. Génin, page 421.

S'a veut de l'herbe, fl la broute couché.

A bien appris, qui beaucoup a souffert !

L'empereur dort comme homme tourmenté.

Dieu lui manda Tange saint Gabriel, Lui commandant de garder Charlemagne ; Toute la nuit l'ange est près de sa tète ; Par vision, à Qiarles il annonce Qu'une bataille y aura contre lui; 11 la lui montre avec de tristes signes.

Charles le roi regardait vers le ciel :

11 voit venir tonnerres et gelées, Oragels, vents, merveilleuses tempêtes, Un appareil de flammes et de feux.

Soudainement tout tombe sur sa gent, Brûle le frêne et le pommier des lances.

Et les écus jusqu'aux boucles d'or pur ; Grinçait l'acier des hauberts et des casques. En grand danger il voit ses chevaliers, Ours, léopards, qui veulent les manger.

Givres, serpents, dragons, diables vivants (1) Et de griffons plus de trente milliers, n n'en est pas qui ne coure aux Français, Et les Français : €( Charlemagne, au secours ! » Charles en sent et douleur et pitié,

(i) Les trouvères appliquaient volontiera aux diables l'épithète vivant, que j'cgoute ici. Voir la note de la page 39.

130 hk CHANSON DE ROLAND.

Y veut alleri mais en est empêché (1).

De vers le bois, xm grand lion lui vient; Il était fier, orgueilleux et féroce (2) !

Il court au roi, s'attaque à son corps même ; Tous deux à bras se prennent poiir lutter ; Mais on ne sait lequel abattra Tautre, Et l'empereur ne s'est pas éveillé.

Après lui vient une autre vision, Qu'il est en France, à son Aix-la-Chapelle :

Il tient un ours par une double chaîne ; D'Ardenne il voit venir trente autres ours.

Chacun parlait comme un homme vivant; Ils lui disaient : a Sire, rendez-le-nous!

ce Ce n'est le droit que vous le reteniez ; <( Notre parent nous devons secourir. »

De son palais un lévrier accourt.

Entre les ours attaque le plus grand.

Sur l'herbe verte et devant tous les autres.

Là le roi vit un merveilleux combat ; Mais il ne sait lequel des deux vaincra (3)«

(1) Il ^s'agit peut-être du désastre de Roncevaux^ que Chartemagne a pressenti et qu'il n*B. pu empôchcp.

(2) Probablement l'émir Baligani

(3) Gane est l'ours enchaîné. Les trente autres sont ses parents qui se sont portés cautions. Le lévrier est Thierry, comme à la page 38. Il y a un songe analogue dans la Chevalerie Ogier, à la page 48.

L'ange fit voir au baron (1) ces deux songes ; L'empereur dort jusqu'au demain grand jour.

GOMMENT MAB8n.E ET HRAMIMONDE Sfi DBSBSPâBAIBNT

A. SABAGOSSE.

Le roi Marsile a fiii vers Saràgosse.

Sous l'olivier il descend de cheval,

Rend à ses gens cuireusse^ épée et càj^que,

Et tristement se couche en l'herbe verte.

Il a perdu la main droite en entier;

Du sang qui sort il s'est pâmé d'angoisse.

Est devant lui sa femme Bramimonde,

Qui pleiu^e, crie et se désole fort;

Sont avec eux plus de trente mille hommes,

(1) Baron, comme ber, signifie bwiVe, homme, tjîf*. Ott remarquera qu'il n'y a aucune fijtité dans les titres et qualifications que le trouvère donne à ses héros. Roland est appelé Successivement marquis, comte, baron. Ce dernier titre est appliqué ici & GharlemifM. On le donne aussi à saint Piette^ à saint Denis, à saint Sylvestre, à sednt Thomas de Gantorbéry, eto., etc

Quant au mot quens ou cuensy que Ton rend ordinairement par comte, je l'ai traduit souvent par preux, en me fondant sur ce que le trouvère de Roland emploie lui-même ailleurs et assez fréquemment le mot cunte. Il y avait peut-être une nuance entre ces deux mots, comme entre le count et le earl anglais.

Qui maudissaient Charle et la douce France.

Vers Apollon ils courent en sa grotte ,

Tous à Fenvi le tancent, rinjurient :

« Eh ! mauvais dieu, tu nous fis telle honte !

a C'est notre roi, tu le laissas confondre !

a Qui bien te sert, mal tu le récompenses. »

Ils ont ôté son sceptre et sa couronne,

Par les deux mains l'ont au pilier pendu,

Puis à leurs pieds par terre ils l'ont foulé ,

De leurs bâtons l'ont battu, l'ont brisé.

De Tervagant ils prennent l'escarboucle.

Et Mahomet jettent dans un fossé ,

Où porcs et chiens le mordent et le foulent (1).

(1) Il y a dans Fierabras un exemple très-curieux des mauvais traitements infligés par les Sarrazins à leurs dieux quand ils en étaient mécontents.

L'émir Balan voit disperser son trésor :

Mar le laissa Mahon, par mon cief^ effondrer; Si je le tieng as puins^ je le ferai plourer : Dehait ait ore Dix qui ne se fait douter.

Son conseiller lui fait quelques observations :

Sire^ dist Sortinbrans^ ne le devés blasmer^ Car en tout cest n'a il coupes^ li ber...

François sont moult larron, si li ont fait enbler. Bien li devés, biau sire, ceste fois pardonner.

Balan se repent, mais il reçoit encore une mauvaise nouvelle, et cette fois il vient aux voies de fait.

Une machue voit, à II mains Ta saisie.

Tous dervés vint courant à la mahonunerie, •

III cos en a donné Mahomet lès Toïe

La teste li pechoie et le col li esmie.

Nouvelle remontrance de Sortinbrans. Mais, après que les Pran-

De pâmoison Marsile est revenu ,

Se fait porter en sa chambre voûtée ,

Écrite et peinte en diverses couleurs ;

Pleure sur lui Bramimonde, la reine ,

Ses cheveux tire et se dit malheureuse ,

Pleure, gémit, et crie à haute voix :

a Eh! Saragosse, aujourd'hui dépourvue

« Du noble roi qui t'avait en gouverne ,

a Nos mauvais dieux lui firent félonie ,

« Qui ce matin au combat lui fedllirent.

« Mais Baligant nous fpra couardise ,

<c S'il ne combat contre ces Franks hardis.

« Qui sont si fiers, et n'ont soin de leur vie.

a Leur empereur a la barbe fleurie ,

« Il est très-brave et d'une grande audace ;

« S'il a bataille, il ne fuira jamais.

a C'est un grand deuil que quelqu'un ne le tue ! »

çaifl ont renversé les staiues de ses dieux^ Balan recommenoe à insulter Mahomet :

Je ai vécu tels jours g^rans fa vo poestés;

Mais or estes trop viez^ piéça ne fustes nés :

Ne vous poés aidier^ trop estes assotés.

— Sire^ dist Sortinbrans^ maie ooustume avés^ '

Qilb si vilainement sur Mahomet parlés....

{Fierabraa, éd. KnBber et Servois^ pages 116, 156 et 160.)

>JL

BALIGANT, h mm, DE- BABYLONB, VIENT AU SEÇOUBg

DE MABSILE. ^

Notre empereur, par sa grande puissance, Sept ans tout pleins en Espagne est resté , A pris beaucoup de chAteaux et de villes :

Le roi Marsile en fat fort agité.

Au bout d'un an, il fit sceller des lettres Pour Baligant dans la Babylonie* C'était l'émir, le vieux d'antiquité, Qui survivait et Virgile et Homère (1).

Il lui mandait de lui venir en aide ; S'il ne le fetit, qu'il goerpira les dieux Qu'il adorait et toutes leurs idoles ; Qu'il recevra la sainte loi chrétienne, Poiu* s'accorder avec Charles le Magne* L'émir est loin ; le retard fut très-grand.

11 convoqua ses quarante royaumes , Fit apprêter tous ses grands bâtiments , Tous ses vaisseaux, ses esquifs, ses galères.

(1) Voir la note de F. Génin.

LA CHANSON DE R0LAn6. 138

Alexandrie a sur la mer un port ; Toute sa flotte il y fit apprêter.

Ce fut en mai, le ]^romiep jour d'été, Qu'il a lancé sa gé&aàe armée en nitt.

Grande est l'armée à la gent ennemie.

Ils cinglent fort, et rament et gouvernent.

En haut des mâts et sur les verguei? hautes ,

Assez y a de feux et de lanternes ,

Qui de là-haut jettent telle lueur.

Que par la nuit la mer en est plus ftdle.

Quand de la terre espagnole ils approchent ,

Tout le pays eîi réluit et s^éclaîre !

Jusqu'à Marsile en parvient la nouille. Aol.

Les Sarrazîns ne veulent pas taJ^èr';

Quittent la mer, viennent dans les eaux douces.

Sans s'arrêter aux lies Baléares (1).

Tous leurs vaisseaux montent dans le fleuve Ébre.

n y a tant de feux, tant de lanternes,

Toute la nuit en ont grande clarté.

Le même jour à Saragosse ils viennent, aoi.

(1) Le texte dit :

Laîsent Marbrisa et si laisent Marbruse.

Il est fait mention de Mcjorque dans la Chevalerie Ogier^ vqcb 2397^ et dans Âye c^Àvignon, page 44.

i36 LÀ CHANSON DE ROLAND.

Clair est le jour et le soleil luisant.

L'émir payen est sorti du vaisseau.

Espaneliz va, marchant à sa droite.

Et dixHsept rois vont après, le suivant.

Comtes et ducs, je ne sais pas combien !

Sous un laurier, sis au milieu d'un champ.

Sur l'herbe verte on jette un tapis blanc :

On y apporte un fauteuil en ivoire ; Dessus s'assied le payen Baligant.

Les autres chefis, ils sont restés debout.

C'est leur seigneur qui parla le premier :

a Or, écoutez, francs chevaliers vaillants, a Charles le roi, l'empereur des Français, « Ne doit manger si je ne lui permets.

« En toute Espagne il m'a fait grande guerre, « Je veux l'aller diercher en France douce; « Ne cesserai tant que serai vivant, a Jusqu'il soit mort ou se rende vivant, b De son gant droit il fi[*appe son genou.

Puisqu'il l'a dit, il s'y attachera; Pour l'or du monde, il ne laissera pas D'aller dans Aix, où Charles tient sa coiir.

Ses hommes tous l'approuvent et le louent.

Il appela deux de ses chevaliers,

L'un Glarifan, et l'autre Clarian :

« Vous ètes.fils du roi Maltrsikai, « Qui volontiers faisait de tels messages :

« Je vous commande, allez à Saragosse « Pour annoncer, de ma part, à Marsile, « Contre les Franks que je viens pour l'aider. <x Si je les joins, grande bataille auront.

a Lui donnerez ce gant enlacé d'or.

« Faites-le-lui chausser dans sa main droite; « Portez aussi cette once d'or arabe ; « Qu'il vienne faire hommage de son fief.

« En France irai guerroyer contre Charles ; « S'il ne se couche à mes pieds, à merci^ <( Et ne guerpit la loi de chrétienté, <c Je lui prendrai couronne de sa tète. »

Et les payens répondent : « C'est bien dit. )d

Baligant dit : « Chevauchez donc, barons !

« L'un portera le gant, l'autre un bâton. »

— « Nous le ferons, cher sire, » disent^ils.

Chevauchent tant qu'ils sont à Saragosse.

^lls ont passé quatre ponts et dix portes, . Et les faubourgs où les bourgeois habitent. En arrivant près de la viUe haute.

Vers le palais, entendent grand timiulte :

Foule il y a de la race payenne Qui pleure, crie, et mène grand chagrin,

Plaignant les dieux, Apollon, Mahomet

Et Tervagant, dontîl'ne reste rien.

fls se disaient : «c Qu^allons-nons devenir ?

«( Sur nos corps choit grande confusion,

«( Avons perdu Marsile, notre roi;

« Le preux Roland hier lui trancha le poing.

« Nous n'avons plus son blond fils Jur£aleu;

« L'Espagne est toute à la merci des Franks. »

Les messagers descendent au perron.

Sous Tolivier ils laissent leurs chevaux ; Deux Sarrazins les prennent par les rênes.

Les messagers par leurs manteaux se tiennent. Puis sont montés dans le haut du palais.

Comme ils entraient dans la chambre voûtée.

Avec amour ils firent un salut :

« Que Mahomet, qui nous tient en gouverne, a Que Tervagant, qu'ApoUon, notre sire, <c Sauvent le roi, garantissent là reine ! d La reine dît ^ a Voilà grande folie !

<c Tous ces 'dieux-là sont en pleÀie défaite. <c A Roncevaux ils ont manqué de force, « Ils ont laissé nos chevaliers Occire, <c A mon seigneur failli dans lé combat; <c n a perdu le poing droite n*en a plus ; « Le lui trancha le preux Roland, le fier.

« Charles aura toute l'Espagne en maître.

«( Que deviendrai-je, hélas ! pauvre captive !

« Hélas ! que n*ai-je un homme qui me tue ! » aoi.

Clarian dit : <c Dame, ne parlez tant !

<c De Baligant, nous sommes messagers.

a II nous a dit qu'il défendra Marsile ;

a Nous vous portons son bâton et son gant.

c< Sur l'Èbre avons quatre mille chalands,

« Barques, esqui£s et galères rapides,

c( Et des bateaux je ne sais pas combien.

(( L'émir est riche et puissant et vaillant,

« Jusques en France il suivra Gharlemagne ;

« Il veut le mettre à mort ou qu'il se rende. »

La reine dit : « Il n'ira pas si loin :

a II peut trouver les Franks plus près d'ici ;

c< Sur cette terre ils sont depuis sept ans.

« Leur empereur est brave et belliqueux,

ce Mourrait plutôt que fuir champ de bataille ;

« N'est roi qu'il prise au-dessus d'un enfant.

ce Charles ne craint homme qui soit vivant. »

— c( Laissons cela, » dit Marsile le roi.

Aux messagers : « Seigneurs, parlez à moi.

<« Vous me voyez en angoisse de mort :

« Je n'ai de fils, de fille, d'héritier.

a J'en avais un, hier soir il fut occis !

a À mon seigneur dites qu'il vienne ici :

< L'émir a droit sur la terre d'Espagne ; « S'il veut l'avoir, je la lui cède franche, a Qu'il la défende ensuite des Français.

a Si bon conseil je pourrai lui donner, <c Qu'avant un mois il aura vaincu Charles.

a Portez-lui donc les clés de Saragosse ; c( Si Baligant me croit, qu'il ne s'éloigne. » Les messagers : <c Sire, vous dites vrai. » AOi.

Marsile dit : ce Écoutez la raison.

« Charles de France a bien conduit ses hommes !

«( Il a tué mes gens, pillé ma terre,

ce Pris mes châteaux, violé mes cités.

« Il va camper cette nuit près de l'Èbre ;

« J'ai calculé qu'il n'y a que sept lieues :

<c Que Baligant y mène son armée,

«c C'est mon conseil, et là donne bataille, d

Il leur livra les clés de Saragosse.

Les messagers tous les deux s'inclinèrent,

Prirent congé, puis ils s'en retournèrent.

Les messagers remontent à cheval.

Rapidement ils sortent de la ville, A Baligant ils vont, tout eflBraiyés, De Saragosse ils présentent les clés.

L'émir leur dit : a Or, qu'avez-vous trouvé ?

c( Que fait Marsile à qui je vous mandai? »

Clarian dit : a A mort il est blessé.

« Hier l'empéreup avait passé les gorges,

« En douce France il voulait s'en aller,

a Laissant derrière une garde d'honneur,

et Où son neveu Roland était resté,

« Puis Olivier et tous les douze pairs ;

« De ceux de France ils étaient là vingt mille.

a Les attaqua Marsile, le roi brave.

« ftoland et lui sur le champ s'abor#rent :

<( Roland donna tel coup de Durandal

a Qu'il lui coupa la main droite du corps,

« Tua le fils que Marsile aimait tant,

« Et les barons qu'il avait amenés.

a Ne pouvant plus tenir, il s'est enfui,

a Et l'empei*eur l'a poursuivi longtemps.

« A son secours Marsile vous appelle,

« Et vous remet le royaume d'Espagne. »

L'émir payen, qui commence à penser,

A si grand deuil qu'il en est presque fou. aoi.

<i Seigneur émir, dit encor Clarian, <c A Roncevaux, hier il y eut bataille.

<t Mort est Roland, et le brave Olivier, <c Et tous les pairs que Charles aimait tant, a De leurs, Français, il en est mort vingt mille.

142 ul chanson de rolànd.

<c Le roi Marsile a perdu le poing droit, a Et l'empereur l'a poursuivi longtemps, a En cette terre, il n'y a chevalier, <c Sinon occis ou dans l'Ëbre noyé, a Les Français sont campés sur le rivage ; ce De Saragosse ils sont très-rapprochés.

a Si vous voulez, leur départ sera triste. »

De Baligant le regard devient fier.

Et dans son cœur il a joie et liesse.

De son fauteuil il s'est dressé sur pieds.

Puis a crié . «l Barons, ne tardez pas, a Sortez des ne&, à cheval et partez.

<c S^il ne s'enfait^ Charlemagne le vieux, a Le roi Marsile est aigourd'hui vengé :

K Tête de Charle il aura pour son poing. »

Sortent des nefis les payens d'Arabie, Puis ont monté leurs chevaux et mulets ; Ils chevauchaient : que feraient-ils de plus ? L'émir payen, qui les a tous émus.

Son favori Gémalfin interpelle :

c( Fais le rappel de toutes mes armées. »

n est monté sur son destrier brun (1); Il a mené quatre ducs avec lui;

(1) M. Génin parait s'être trompé en lisant Bestbrun. Voir Lettre sur les variantes de la Chanson de Roland, par F. OneËê&vd, h la page 14.

Chevaucha tant qu'il vint à Saragosse.

Sur le perron de marbre il descendit ;

Son étrier ont tenu quatre comtes ;

Par les degrés au palais il monta.

A sa rencontre accourut Bramimonde (1).

Elle lui dit : « Que je suis malheureuse!

a Honteusement j'ai perdu mon seigneur ! »

Tombe à ses pieds; Baligant la reçoit,

Et dans la chambre ils arrivent dolents. AOi.

Le roi Marsile aperçut Baligant;

Il appela deux Sarrazins d'Espagne :

(( Prenez à bras, en séant dressez-moi. »

A sa main gauche il prend un de ses gants :

Marsile dit à l'émir : a Sire roi,

c< Je vous remets ici toutes ines terres,

« Et Saragosse et les droits y tenants ;

« Je suis perdu, toute ma gent aussi, i»

L'émir répond : a J'en suis d'autant plus triste !

c( Je ne vous puis tenir un long discours :

« Comme je sais, Charles ne m'attend pas,

<« Et néanmoins je reçois votre gant. »

Bu deuil qu'il a, pleurant il se retourne. Aoi.

Par les degrés, il descend du palais,

Monte à cheval, galope vers les siens,

(1) Ici et plus bas, le copiste a changé le nom de BramSmonde en celui de Bramidome,

Chevauche tant, qu'il est premier devant;

De l'un à l'autre il s'en va s'écriant :

a Vite, payens, car les Français s'enfuient. » agi.

COlfMENT CHARLEMAGNE PLEURS SON NEVEU.

De bon matin, quand l'aube perce à peine.

Est éveillé l'empereur Charlemagne.

Saint Gabriel, qui de par Dieu le garde, Leva la main, sur lui signa la croix.

Notre empereur se lève, se désarme ; Toute la troupe alors s'est désarmée, Et les Français avec hâte chevauchent Par ces sentiers longs et ces chemins larges; Ils s'en vont voir le merveilleux désastre A Roncevaux, où la bataille fut. aoi.

A Roncevaux Charles est arrivé.

Des morts qu'il trouve il commence à pleurer :

« Seigneurs français, ralentissez le pas!

« Car c'est à moi d'aller seul en avant,

« Pour mon neveu que je voudrais trouver .^

LA CHANSON DE ROLAND. i45

J'étais dans Aix, un jour de grande fête :

Là se vantaient mes vaillants chevaliers

De grands combats et de forts coups d'épée.

J'ouïs Roland dire cette raison,

Qu'il ne mourrait en royaume étranger,

Qu'en devançant ses honmies et ses pairs,

Avec le chef tourné vers l'ennemi,

Et qu'en vainqueur il finirait, le brave ! »

Un peu plus loin qu'on ne lance un bâton,

Devant les siens, il monte sur un pic.

Quand l'empereur va cherchant son neveu, Il voit les fleurs et le gazon du pré Qui sont vermeils du sang de nos barons.

Il a pitié, ne peut ne pas pleurer.

Sous les deux pins est parvenu le roi ; Il aperçoit les coups sur les trois pierres; Sur l'hérite verte il voit gir son neveu.

Charle a douleur, et ce n'est pas merveille; Il saute à pieds, y va de pleine course, Entre ses mains il soulève Roland, Sur lui^ pâme : il en a tant d'angoisse I

Notre empereur revint de pâmoison.

Nayme le duc et le comte Asselin,

GeofiFroy d'Anjou, le preux Henri, son frère,

Prennent le roi, le dressent sous un pin.

Regarde à terre, il voit son neveu gir , Et doucement se met à le pleurer (1) :

« Ami Roland, Dieu te prenne en pitié !

a Homme jamais ne vit tel chevalier, a Pour engager et gagner grands combats ; <c Vers le déclin mon hoiineur est tourné, d Charles se pâme ; il ne se peut tenir, aot.

Charles le roi revint de pâmoison.

Quatre barons le tiennent par les mains.

Regar^éà terre, il voit son neveu gir, Le corps gaillard, mais la couleur perdue ; Les yeux lui sont tournés et ténébreux.

Charles le plaint par amour et par foi :

« Ami Roland, que Dieu mette ton &me a En paradis parmi les glorieux (2) !

a Commetu vins à tort dans ce pays!

« Jour n^y aura que pour toi je ne pleure.

(1) Dans Tardeur du combat, on accorde tin mot d'éloge au chevalier qui frappe un grand oonp/ei de regret à oelm qvA tiaecanAe. Il est aussi d'usage de faire Toraison funèbre avec fin» de détail quand ou en a le loisir. Roland l'a fait pour Olivier et T^rpin. Ici, Charlemagne rend ce pieux devoir à Roland. Les exemples en sont fréquents. Voir notamment Garin le Lohérain, page 113 de la traduction.

(2) Le texte dit : dans les fleurs, comme à la page 95 :

En seintes flurs il les facet gésir.

Voir la note de la page 112. ,

c( Que vont déchoir ma force et mon audace t

<c Je n'aurai plus (}ui soutienne mon droit !

<c j€ crois n'avoir sur terre un seul ami,

<i y ai des parents, je n'en ai nul si brave ! »

À pleines mains, il tire ses cheveux.

Cent mille Franks en ont douleur si gramk,

Qu'il n'en est pas qui tendremient ne pleure, aoi.

«c Ami Rdand, en France je retcmnie.

c( Quand je serai dans mon domaine, à Laon,

« De maints États viendront les étrangers ;

<c Demanderont : où est le -capitaine f

« Je leur dirai ^'il est mort en Espagne^

ce Dans la douleur je tiendrai m^oi royaume,

a N'y aura jour que ne pleure et m'e& plaigne (l)i

Âmi l^olaaé, brave et belle jeunesse !

QfKtnd je ^eatel dans Aix, à ma icfaapeUe^ Les gens viendrcmt demander des nouvdles; J'en donnerai d'étranges ^cruelles :

Mort est Roland, qui conquit tant pour mtn* Vont contre moi se rebeller Saxons^ Bulgares, Huns, tant de peuples divers (2),

(1) Comparer ce passage avec la Chanson c^ÀnHoche, page 108^ et Kveo Garin le I/^érain, page 253, dans les traduetioDs.

(2) A cause de Tanachronisme^ Je me oroîs «utomé à traduire

148 ul chanson de roiand.

« Et les Romains, et tons ceux de Pakrme,

« Et ceux d'Afinqae et ceux de Califeme.

c( Puis s'accroîtront mes peines^ mes soii£Brances.

«( Qui conduira si puissamment mes troupes,

« Quand il est mort celui qui nous guidait?

<i Tu vas rester déserte, France douce!

«( J'ai si grand deuil que voudrais ne pas être! »

Notre empereur tire sa barbe blanche.

Et des deux mains les cheveux de sa tète.

Cent mille Franks se p&ment contre terre.

c( Ami Roland, Dieu te prenne en merci !

a En paradis que ton àme soit mise !

« Qui t'a tué France a mis en détresse.

4i J'ai si grand deuil que ne voudrais survivre

a A mes parents qui pour moi sont occis.

« M'accorde Dieu, fils de sainte Marie,

m Qu'avant d'atteindre aux défilés de Size,

<i L'âme aujourd'hui soit de mon corps partie,

a Entre les leurs que mon àme soit mise,

<c Et que ma chair soit près d'eux enfouie I »

Pleure des yeux, tire sa blanche barbe.

Et Nayme dit : c< Charle a grande douleur! » aoi.

Hongre par Huns. C'est ainsi que, dans la première branche de Garin le Lohérain, on appelle Hongres les peuples qui ont fait l'invasion d'Attila.

Au vers suivant, le texte ajoute aux Romains et aux Palermitains les Puillains, c'est-à-dire les gens de la Fouille.

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