EN DIX CORPS
Notre empereur voulait s'en revenir,
Quand des payens lui surgit l'avant-garde.
Deux messagers arrivent en avant,
Qui de rémir annoncent la bataille :
a Orgueilleux roi, n'est juste que tu partes ;
« Voici l'émir qui chevauche après toi.
<c Grande est l'armée arabe qu'il amène.
a Nous allons voir aujourd'hui ton courage. » aoi.
Charles le roi sa barbe blanche a pris ;
Il se souvient du deuil et du dommage.
Toute sa gent fièrement il regarde,
Puis de sa voix haute et forte il s'écrie :
«c Barons français, aux armes ! à cheval ! » aoi.
Notre empereur s'adoube le premier ; Rapidement il revêt sa cuirasse,
Lace son casque et se ceist de Joyeuse,
Dont le soleil n'éteint pas la clarté.
A son cou pend un écu de Biteme ;
Il tient répieu, dont il brandit la hampe ;
n est monté sur son bon Tencendor,
Qu'il a conquis aux gués dessous Marsone,
Quand il tua Malpalin de Narbonne ;
Lâche la rêne et souvent éperonne,
Prend son élan devant deux cent mille hommes,
Dieu réclamant et Fapôtre de Rome (1). aoi.
Par tout le champ ceux de France descendent.
Cent miUe et plus s'arment en même temps.
Ils sont pourvus de tout à leur souhait.
De chevaux vifs, et de nobles armures.
A chevaucher ils ont grande science.
Les voici prêts à livrer la bataille :
Les gonfalons sur les casques leur pendent.
Quand Charles vit si belle contenance, Il appela Josseran de Provence,
(1) On désigne ordinairement le Pape par Vapostole. Voir notamment H Coronemens Looys, vers 42; li Charrois de Nysme, vers 179. La même expression se trouve dans Villehardouin.
Rome est quelquefois désignée par le pré de Néron. Ainsi dans Raoul de Cambrai/, page 155 :
Par cel apostre c'on quicrt en pré Noiron ;
dans Fierabras, pages 10 et 15 ; dans Guy de Bourgogne, pages 26 et 27; dans Parise la Duchesse, page 14; dans Agolant, etc., etc.
Nayme le duc, Anselme de Mayence :
« En tels guerriers l'on doit avoir fiance!
c( Est un vrai fou qui près d'eux désespère.
« Si d'avancer payens ne se repentent,
« Mort de Roland je crois leur vendre cher. »
Nayme répond : <( Dieu fasse cette grâce ! » aoi.
Charle appela Rabel et Guineman :
<c Voici, seigneurs, ce que je vous commande:
« Vous remplacez Olivier et Roland ;
« L'un portera le cor, l'autre l'épée :
a Chevauchez donc en avant les premiers ;
a Sont avec vous quinze mille Français,
« Tous bacheliers de nos plus courageux. »
Puis après eux autant il en viendra,
Que guideront Gibouin, Guineman (1),
Nayme le duc et le preux Josseran.
Il forme ainsi les premiers bataillons :
Qu'on se rencontre, il y aura bataille ! aoi.
Sont de Français les premiers bataillons.
Après ces deux, on forme le troisième.
Avec les bons guerriers de la Bavière ; On croit qu'ils sont vingt mille chevaliers.
(1) Voir la note de F. Génin^ page 252/
Pas de danger qu'à la bataille ils fuient !
N'est sous le ciel gent que Charle ait plus chère. Hors les Français, conquérants des royaumes.
Le comte Ogier de I)anemark, le braye.
Les guidera : car cette troupe est fière. aoi.
L'empereur a trois bataillons formés.
Nayme le duc forme le quatrième.
De tels barons qui sont d'un grand courage, Tous Allemands et venus d'Allemagne.
Ils sont vingt mille, au dire de chacun.
Tous bien garnis et de chevaux et d'armes.
Devant la mort ils ne fuiront bataille.
Le duc de Thrace, Herman, qui les conduit, Mourra plutôt que faire couardise, aoi.
Nayme le duc et le preux Josseran Cinquième corps ont formé de Normands.
Ils sont vingt mille, à ce qu'ont dit les Franks, Tous bien armés, sur bons chevaux courants.
Devant la mort ils ne seront fuyants ; 11 n'y a pas plus braves combattants.
Richard le vieux, qui les conduit au champ, Y frappera de son épieu tranchant (1). aoi.
(1) J'ai conservé la rime en ont ici et & quelques autres strophes.
UL pHANSQIiï DS ROLAND. 155
Sixième oorps est f(»*mé de Bretons ;
Ces chevaliers y étaient trente mille,
Qui chevauchaient comme de vrais barons,
A lance peinte^ au gonMon flottant.
Leur seigneur est nommé le sire OdoQ.
Il appela le comte I^éyplo4,
Thibaut ç^ Reims et le mar({uis Othon :
<i Guidez ma gent^ je vous en fais le don. 3» aoi.
L'empereur a six bataillons formés.
Nayme le duc établit le septième De Poitevins et de barons d'Auvergne.
Ils peuvent bien être trente miUe hommes, Ont bons chevaux et des armes très-beUes.
Ils sont à part, en un val, sur un tertre.
Charles les a bénis de sa main droite (2).
Leurs chefis seront Josseran et Gauselme. AOi.
Nayme le duc forme un huitième corps, C'est de Flamands et de barons de Frise.
Ces chevaliers sont bien quarante mille ;
(1) Ici et à la page 19^ Gharlemagne bénit ses chevaliers. La royauté française n'avait rien de proprement sacerdotal^ mais simplement mi caractère patriarcal et un prestige religieux.
Ils ne fairont sur le champ de bataille.
L'empereur dit : « Ils me serviront bien !
« Le preux Hamont de Galice et Raimbaut <c Les guideront en nobles chevaliers. »
Nayme le duc et le preux Josseran De braves gens font l'autre bataillon :
C'est de Lorrains et des gens de Bourgogne.
Ces chevaliers sont bien cinquante mille, Casques lacés, vêtus de leurs cuirausses; Épieux sont forts et les lances sont courtes. Que les payens ne tardent à venir, Ces chevaliers frapperont, s'ils s'exposent.
Les guidera Thierry, le duc d'Argonne. aoi.
Dixième corps est des barons de France.
Cent mille ils sont, des meilleurs capitaines. Au corps gaillard, à fière contenance ; Ils ont le chef fleuri, la barbe blanche^ De blancs hauberts, des cuirasses doublées, Portent épée espagnole ou française, Nobles écus, avec devises peintes.
Ils sont montés, demandent la bataille, Criant : « Monjoye ; » avec eux est le roi.
(îeoffroy d'Anjou leur porte l'oriflamme.
Notre oriflamme eut d'abord nom Romaine (1) ; Contre Monjoye alors on l'échangea (2). aoi.
CHARLEMAQNE FAIT SA PRDSRE ET MARCHE CONTRE BALIGANT.
Notre empereur descend de son cheval; Sur l'herbe verte il s'étend prosterné, Les yeux tournés vers le soleil levant, Invoque Dieu très-cordialement :
« Notre vrai Père, en ce jour défends-moi I « Toi qui sauvas le prophète Jonas, a Quand il était au corps de la baleine, a Et qui le roi de Ninive épargnas, « Toi qui sauvas Daniel des tourments, a Quand il était dans la fosse aux lions, a Et les enfants dans la fournaise ardente, « Que ton amour m'assiste en ce jour d'hui.
(1) Le texte dit : Seint Piere fut^ c'est-Mire que roriflamme portait d'abord l'image de saint Pierre.
(2) M. F. Génin a calculé et porté l'armée française à 420^000 hommes. Celle de Baligant était au moins de 430^000 hommes^ la moindre de ses trente cohortes en comprenant 15^000.
<c Accorde-moi, s'il te plaît, par ta gràce^ a Que mon neveu Roland puisse venger (4)/»
n a fini sa prière, il se dresse,
Et de la croix fait le signe puissant.
Il est monté sur son cheval rapide,
Nayme et Geoffroy lui tiennent Tétrier,
Prend son épicu trândiailt iet slon écu.
Noble est son corps, gaillard et bien séant.
Visage clair et bonne contenance,
Puis il chevauche avec grande assurance.
Sonnent les cors et derrière et devant,
Par-dessus tous celui du preux Roland :
Tous les Français pleurent en l'entendant.
Notre empereur chevaudbe noblement.
Sur sa cuirasse, il a sorti sa barbe (2), Et, par amour, les siens en font autant; Cent mille Franks en sont reconnaissables.
(1} Voir une de ces invocations à la page 122. Elles sont fréquentes dans nos chansons. Il B*a^t pi^sqùë tûujouts de Jonas, de Lazare^ de Daniel et au moins aussi souvent de Longus, auquel on attribue le coup de lance dont le c6té du Christ fut percé sur la croix. Voir la Chevalerie Ogier de Danneifiatehe, pages 4S6 et 487, etc., etc.
(2) M. Génin interprète cette mise de la barbe en dehors comme un signe de bravade et de défi. Voir plus haut, page 95.
Ils cheminaient petr ces pics et ces roches, Ces vaux profonds et ces gorges sinistres.
Les voilà hors des détroits solitaires ; Devers l'Espagne ils avancent en ordre, Et dans la plaine établissent leur camp.
Vers Baligant les messagers reviennent, Et l'un d'entre eux lui conte son message :
<( Nous avons vu Charles, l'orgueilleux roi, c< Fiers sont ses Franks et de fuir n'cAit envie. « Adoubez- vous, vous auyez tôt bata^e. »
Baligaut dit : « C'est l'heure du courage!
(( Sonnez vos cors, que mes payens le sachent. i>