‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 2)Chapitre 57 sur 61 · LES PAYENS · texte numérisé non relu

LES PAYENS

Clair fut le jour et le soleil luisant.

Des deux côtés les bataillons sont grands.

Les premiers corps se rencontrent devant.

Le preux Babel et le preux Goineman Lâchent la rêne à leurs chevanx courants , De Téperon les lanceut en avant, Et vont frapper de leurs épieux tranchants. Ad.

Le preux Rabel est chevalier hardi ,

n a piqué des éperons d'or fin.

n va frapper Torleu, le roi de Perse,

Cuirasse, écu, ne soutiennent le coup ;

n met au corps la pointe de l'épieu,

Et l'abat mort sur un petit buisson.

Les Franks disaient : <c Le Seigneur Dieu nous aide.

« Charle a le droit (1), ne devons lui MOir. rt aoi.

Et Guineman joint le roi de Lérie,

Le bouclier ciselé lui fracasse.

Lui déconfit sa cuirasse frangée,

Et dans le corps met tout le gonfalon.

Il l'abat mort, qu'on pleure ou qu'on en rie (2).

Sur un tel coup, ceux de France s'écrient ;

<c Frappez, barons, ne ralentissez pas,

<c Charle a le droit contre ces renégats.

a Dieu nous a mis du côté du bon droit. r> Aoi.

(1) Voir U nota de ia page Ç3. De mêioe poo? la ftiopliQ fOivante.

(2) Voir la note de la page 66.*

LA CHANSON D8 HOLAND. 171

Malprime tied sur un cheval tout blano^ Conduit sa troupe au milieu des Français ; 11 va frappant grands coups devant les autres ; L'un mort sur l'autre il va les retournant.

Sur le devant Baligant s'écriait :

c( Les miens barons, que j'ai nourris longtemps, (c Yoyei mon fils : il cherdie Charlemagne; « Que de barons il combat de ses armes i « Meilleur guerrier que lui je ne demande* « Secourez-le de vos épieux tranchants, i»

A ces mots, vont les payens en avants Durs sont les coups et le carnage est grand.

La bataille est merveilleuse et cruelle ; Telle ne fut avant ni depuis lors. agi.

Grandes étaient et fières les armées.

Les bataillons se sont tous rencontrés,

Et les payens merveilleusement frappent.

Dieu ! que d'épieux brisés par la moitié,

Ëcus froissés, cuirasses démaillées !

Vous eussiez vu! la terre en est jonchée*

L'herbe du champ, qui verte et tendre était,

Du sang des corps est tout envermeUlée i

L'émir payen réclame tous les siens :

« Frappes, barons, sur cette geiit chrétieniie ! »

172 L4 CHAimOlC I» nOLARD.

Et la bataille est obstinée et dore;

Telle ne fat ayant ni depois km.

Et la mort seule y pooira mettre fin. Acx.

dit à ses payens:^ Frappez, « Car pour rien antre êtes yenos ici.

« Yons donnerai femmes nobles et belles^ « Yons donnerai fiefs, domaines et terres. »

Payens disaient : « Noos le deyons bien faire, n A coups pléniers de leurs épienx ils frappent; Ils ont tiré plus de cent mille épées :

G^est un carnage et dur et douloureux; Bataille a yu celui qui s'y mêla! Aoi.

XLY

COMHENt CHARLEMAGNE yiENT SECOUBIB LE DUC NAYME.

Notre empereur réclame ses Français :

a Seigneurs barons, vous aime et crois à yous.

a Avez gagné pour moi tant de batailles ,

« Conquis d'États, dépossédé de rois !

a Je vous en dois, je le sais^ récompense :

« Vous recevrez de moi terres et biens (1).

« Vengez vos fils, vos terres et vos hoirs, <£ Qui furent hier occis à Roncevaux.

<c Vous le savez, j'ai droit contre payens. y> — a Vous dites vrai, sire, y> répondeni-ils.

Ils sont vingt mille autour de Tempereur.

D'un même accord ils lui jurent leur foi ; Ne failliront pour, mort ni pour détresse, n n'en est point qui sa lance n'emploie.

Ou de l'épée avec entrain ne frappe ; Et la bataille est cruelle à merveille, aoi.

Malprime allait par le champ de bataille;

A ceux de France il faisait grand dommage !

Nayme le duc fièrement le regarde.

Va le frapper en homme de courage.

De son écu lui brise la bordure.

De son haubert dégrafe les deux pans.

Lui met au corps le gonfalon entier.

Et l'abat mort entre sept cents des autres.

Le roi Canabe, un frère de l'émir.

Des éperons pi(jue bien son cheval, Tire l'épée à garde de cristal ;

(1) E de mun cors, de teres et d'aveir.

174 LA GBAlfSON Œ ROLAND*

Et frappe Naymeau milieu de fon otiqMf Dont il fracasse et brise une moitié; L^acier pénètre et rompt cinq des attaclies ; Le capuchon ne loi vaut un denier; Jusqu'à la chair L'acier tranche la coiflb^ Dont il abat un morceau sur la terre.

Grand fut le coup : le duc reste étourdit Sûr qu'il tombait, si Dieu ne Teùt aidé, n embrassa le cou du destrier.

Si le payen avait pu redoublai.

Il était mort, le noble chevalier !

Charles de France arrive à son secours, aoi.

Nayme le duc était en grande angoisse ;

Le Sarrazin à le frapper s'apprête.

Charles lui dit : a Brigand, pour ton malheur 1 1>

Va le frapper avec toute sa force,

Brise l'écu, contre le cœur l'écrase,

De son haubert lui brise la ventaille.

Et l'abat mort; la selle en reste vide.

Mais a grand deuil Charlemagne le roi.

Quand il voit Nayme, à ses côtés, blessé (1),

(i) Le trouvère de Roland a déjà désigné Nayme comme le pins brave homme de la cour. Les autres chansons parlent également de rafTection que lui portait Charlemagne :

Et le sang clair tomber sur l'herbe verte.

Notre empereur lui domie ce conseil :

« Beau sire duc, chevauchez près de moi.

a Mort est celui (jui vous tint en détresse ; a Au corps lui mis mon épée ime fois. »

Le duc répond : (( Sire, je vous en crois ; a Que je survive, et vous aurez profit, )> Ensemble Us vont par amour et par foi.

A Tentour d'eux sont vingt nulle Français :

Il n'est aucun qui ne frappe et combatte. AOi.

îLVI

LE COMBAT DBVlENT SmiORB fLtS AOHABnA, 1T COMMENT OamR TUS LB PORTB-DRAGON.

Et Baligant chevauche par le champ ; 11 va frapper le comte Guineman,

Gis est du Naymes^ U aires de Baivierj Li bons el sicle que Qiarles a plus chier.

{Affolant, vers 117S.)

Aussi l'empereur oonsultait-il toujours Nayme, qa\ était souvent pris comme arbitre. Voir Huon de Bordew^, page 2!^, et Q€mfttff^ page 317. Aymon recommande à ses fils de le fréquenter :

Hantez toujours les bons, so ferés que sacbans Duc Naimea da Bavière et tous vous atenans.

(Ls9 Quatre Fils Aymon, vers 118.)

Contre le cœur lui fi*oi8se Véca blanc,

De son haubert lui détache les pans ;

n a brisé deux côtes de ses flancs^

Et Tabat mort de son cheval courant.

Puis il occit Gibouin et Laurent ,

Richard le vieux, le sire des Normands.

Payens criaient : « Précieuse est vaillante !

a Frappez, barons, nous avons bon garant, i» aoi.

On voit alors les chevaliers arabes.

Ceux d'Occiant, ceux d'Ârgole et de Bascle, Qui frappent bien de leurs épieux tranchants ; Hais les Français de fuir n'ont pas l'idée ; 11 en tneurt bien et des uns et des autres !

Jusques au soir la bataille est très-forte ; De francs barons il y a grand carnage ; Sera grand deuil avant qu'ils se séparent. AOI.

Y frappent bien les Franks et les Arabes, Brisent le bois et le fer des épieux.

Celui qui vit ces écus maltraités.

Ces blancs hauberts qui frémir entendit.

Et ces épieux sur les casques grincer ; Celui qui vit tomber ces chevaliers, Les gens crier et mourir sur la terre.

Grande douleur pourra se rappeler!

Cette bataille est très-forte en souffi*ances.

L'émir payen réclamait Apollon

Et Tervagant et Mahomet aussi.

« Seigneurs mes dieux, je vous ai bien servis !

« D'or le plus fin je ferai vos statues. » aoi.

Un sien ami, Gémalfin, vient à lui ; «

Il apportait de mauvaises nouvelles.

« Seigneur émir, vous êtes maltraité :

a Avez perdu Malprime, votre fils,

«( Et Canabeux, votre frère, est occis :

<c Deux des Français ont frappé ces beaux coups ;

<c Leur empereur est l'un d'eux, m'est avis ;

a Grand a le corps , a bien l'air d'un marquis,

« Blanche a la barbe ainsi que fleur d'avril, d

L'émir payen tint son casque incliné.

Et son visage après se rembrunit.

Eut si grand deuil qu'il en pensa mourir.

Il appela Jangleu dit d'Outre-mer.

L'émir lui dit : « Approchez-vous, Jangleu :

« Vous êtes preux; votre sagesse est grande ; « J'ai demandé vos conseils en tout temps.

« Que vous'paralt des Franks et des Arabes?

« Donc, aurons-nous laMctoire du champ? » Jangleu répond : <c Sire, vous êtes mort I « Et tous vos dieux ne pourront vous sauver.

«( Charles est fier et ses hommes vaillants,

a Yit-on jamais race si courageuse ?

tt Mais appelez les barons d'Occiant, « En£nri!!s et Turcs, Arabes et Jaiants.

a Ce qui doit être il ne faut retarder. »

Et Baligant met sa barbe en dehors ; Blanche elle était conune fleiur d'aubéjône.

Quoi qu'il arrive, il ne se, veut cacher, Met à sa boudie une claire trompette, La sonne clair : tous les payens l'entendent. De toutes parts leurs troupes se rallient.

Ceux d'Occiant, ils braient et hennissent ; Comme des chiens ceux d' ArgoUe glapissent ; Avec audace ils provoquent les Franks, Au plus épais les rompent et séparent.

Et de ce choc en jettent morts sept mille.

Le preux Ogier n'eut jamais couardise; Meilleur guerrier ne vêtit la cuirasse (i).

(1) Ogîer de Danemark, on phildt <f Ardenne-flutric, est un 4éft hlraB les plus parUUf de la eonr de €3ui|lemagoe. Il était r^obnit dn fils atné de Doon de Mayence :

De Gaufrey le puissant, à la fière fachon,

Qui fa père Ogier que tant ama Kalkm.

Il était par conséquent le cousin germain de Ganelon, comme

Anséis, comme les quatre fils Aymon, comme Yvon et Yvoire. Le

commencement de sa vie est raconté dans la dernière partie du

poème intitulé Gaufrey, édité pour la première fois par MM. Gties-

Quand des Français il vit les corps se rompre,

Il appela Thierry, le duc d^Argonne,

GeoflEpoy d'Aiyou, le comte Josseran,

Et gourmanda fièrement Charlemagne :

c Voyez comment les payens tuent vos hommes.

« Ne plaise à Dieu que vous portiez couronne,

c( Si ne frappez pour venger votre honte ! »

Il n'est aucun qui réponde un seul mot;

Ils piquent bien, laissent leurs chevaux courre.

Et vont frapper sur tous ceux qu'ils rencontrent.

Y frappent bien Charlemagne lé roi, aoi.

Nayme le duc, Ogier de Danemark, GeoflEpoy d'Anjou, qui portait l'oriflamme.

Bien courageux est Ogier le Danois !

Il éperonne et lance son cheval.

Frappe celui qui tenait le dragon Si fort qu'à bas l'écrase devant lui.

Et le dragon et l'enseigne du roi.

Baligant voit son enseigne tombée Et l'étendard de Mahomet qui glt :

A cette vue, il s'aperçoit un peu Qu'il a le tort et que Charle a le droit (1).

sard et ChabaîIIe. La Chevalerie Ogier de Danemarche a été publiée par M. Barrois, eia 1S42.

(1) Je ne me lasse pas de faire ressortir combien la préoccupation du droit dominait toutes les autres.

Des Sarrazins retournent plus de cent.

Notre empereur réclame sa famille :

(( Dites, barons, pour Dieu m'aiderez-vous ? »

Répondent tous : ce Faut-il le demander ?

« Traître est celui qui de tout cœur ne frappe. y> aoi.

Page 1