BATAILLE FINIT
Le jour se passe et la soirée arrive.
Franks et payens frappent de leurs épées ; Ils n'ont pas mis en oubli leurs devises :
L'émir payen s'écriait : ce Précieuse ! »
Charles : c< Monjôye ! » enseigne renommée.
A leur voix haute et claire ils se connaissent ; Dans le combat tous deux ils se rencontrent, . Et l'un sur l'autre ils frappent de grands coups De leurs épieux sur les écus rayés, Qu'ils ont brisés dessus les larges boucles.
De leurs hauberts ils partagent les pans ; Mais dans le corps les épieux ne pénètrepit; La sangle casse aux deux selles, qui versent. Et les deux rois tombent à terre ensemble.
Rapidement sur pieds ils se remettent Et bravement ils tirent leurs épées.
Mais le combat n'en est pas arrêté ; Sans homme mort ne peut être achevé, aoi.
Est bien vaillant Charles de France douce, Et Baligant ne le craint ni redoute.
Ghacim fait voir sa bonne épée à nu ; Sur les écus grands coups ils s'entre-donnent, Tranchent le cuir et le bois, qui sont doubles ; Les clous tombaient et les boucles aussi.
Ils frappent lors à nu sur les cuirasses ; Les casques clairs étincellent de feux.
Mais le combat ne pourra s'arrêter Jusque l'im d'eux reconnaisse son tort. âoi.
Baligant dit : <( Charles^ réfléchis bien, «: Prends le parti de demander pardon :
«( Tu m'as occis mon fils, à mon escient ; (c Tu n'as le droit de disputer ma terre.
« Sois mon vassal, je te convertirai ; ce Viens me servir aux pays d'Orient. »
Charles répond : a Une telle bassesse !
a Paix ni service aux payens je ne dois.
« Reçois la loi que Dieu nous a donnée; t< Fais-toi chrétien, je t'aimerai toujours;
a Confesse et sers le \Tai roi tout-puissant (1). » Baligant dit : « Yains sermons tu commences ! d Tous deux alors frappent de leurs épées. loi.
L'émir était d'une grande vigueur ; Il Irappe Charle en son casque d'acier, Qu'il a brisé sur la tète et fendu, Jusqu'aux cheveux menus lui met Fépée, Prend de la chair plus large qu'une main ; En cet endroit, Tos resta tout à nu.
Charles chancelle : il est près de tomber.
Mais Dieu ne veut qu'il soit mort ni vaincu : Saint Gabriel descendit près de Charles, Lui demanda : « Roi Magne, que fais-tu? »
Quand Charle entend la sainte voix de l'ange, fl n'a de mort ni crainte ni doutance :
Il lui revient vigueur et souvenance.
Frappe l'émir avec le fer de France, Brise le casque où les joyaux flamboient,
(1) Se il se yeut vers moi humilier^ Notre loi prendre et la soe laisser, Molt le Guidasse richement avancier.
(Agolant, vers 1130.)
Karlemaines te mande^ notre drois avoés^ Que ^erpisses Mahon et tes dix meserés.
(FierabraSj page 165.)
Lui fend le Iront, d'où s'épand la cervelle, La face aussi jusqu'à la barbe blanche.
Et l'abat mort sans nulle recouvrance.
Pour rallier les siens, il dit : a Monjoye ! » Et, sur ce cri, le duc Nayme accouru Prend Tencendor; le roi Magne y remonte.
Payens s'en vont, Dieu ne veut pas qu'ils restent. Les Français ont tout ce qu'ils demandaient.
Dieu l'a voulu : les Sarrazins s'enfuient, Et les Français avec le roi les chassent.
Charles leur dit : c( Seigneurs, vengez vos deuiLsy « Et déchargez vos cœurs et vos colères ; « Car ce matin j'ai vu vos yeux pleurer ! »
Ils répondaient : « Sire, c'est notre avis. » Chacun y frappe à grands coups comme il peut, Et des payens qui sont là peu s'échappent.
184 hk CHANSON DE ROLAND.
CE QUE LES FRANÇAIS FONT A SARAGOSSE, ET COMIIENT ILS REVIENNENT EN FRANCE.
Il fjBdt grand chaud, la poussière se lève ;
Payens fuyaient, les Français les poursuivent ;
Chasse dura jusques à Saragosse.
Au haut des tours, Bramlmonde est montée
Ensemble avec les clercs et les chanoines.
De leur loi fausse et que Dieu n'aime pas.
Ces prêtres n'ont d'ordre ni de tonsure.
Quand elle vit confondus les Arabes,
Elle cria : ce Mahomet, aidez-nous !
a Eh ! noble roi, nos hommes sont vaincus^
«( Et Baligant occis à grande honte, d
Marsile entend, se tourne vers le mur.
Pleure des yeux, et sa tête s'affaisse.
Il meurt de deuil. Comme péché l'encombre.
Les diables vifs (1) ont emporté son âme (2).
(1) C'est-à-dire vivants. Voir la note de la page 39.
(2) On a cherché à trouver dans le nom de Marsile une tradi* tien de la défection de Maurente^ duc de Marseille^ en 720.
Payens sont morts, leur troupe est confondue,
Et Charlemagne a gagné sa bataille.
De Saragosse il renverse la porte :
Or il sait bien qu'on ne peut la défendre.
Prend la cité ; sa gent y est venue,
Et cette nuit l'occupe par la force.
Charles est fier, à la barbe chenue.
Les tours lui rend la reine Bramimonde,
Dix grosses tours et cinquante petites.
Travaille bien celui que Dieu protège !
Passe le jour, arrive la nuit sombre ; Claire est la lune et les étoiles flambent.
Notre empereur est maître à Saragosse.
Mille Français vont chercher dans la ville La synagogue et les mahomeries ; De leurs maillets, de leurs haches ils brisent Tous les portraits et toutes les idoles ; Nul sortilège ou fausseté n'y reste.
Le roi croit Dieu, veut faire son service :
Eau du baptême ont béni les évèques ; Au baptistère ils mènent les payens.
S'il y en a qui contredisent Charles, nies fait pendre, ou brûler, ou tuer (1).
(1) Voir la note de la pagpe 6.
Cent mille'et plus y furent baptisés.
Et vrais chrétiens, mais la reine exceptée En France douce on Femmêne captive :
Le roi la veut convertir par amour (i).
La nuit passa, le jour clair apparut, Charles garnit les tours de Saragosse ; n y laissa mille bons chevaliers.
Qui garderont la ville pour le roi.
Charles chevauche et ses hommes aussi, Et Bramimonde; il l'emmène captive.
Mais il ne veut lui faire que du bien.
Les Français sont joyeux et bien dispos.
De vive force ils traversent Narbonne (2), Vont à Bordeaux, la cité de grand prix.
Là, sur l'autel du baron saint Seurin (3),
(1) C'est ainsi que^ dans Fierabras, Charlemagne épargne les enfants de la géante pour les faire élever chrétiennement. (Page 154.)
(2) Le détail de ce voyage et la mention de la Gerdagn« (page 44)^ indiquent que le lieu du désastre^ d'après notre poëme^ serait la Gerdagne. C'est sur cette route que Ton trouve une localité appelée Tour de Karol. On se serait donc trompé en cherduini le Roncevaux de Roland dans le Roncisval qui existe sur la frontière de Navarre. Cependant, dans l'hypothèse qui s'appuie sur les détails de la Chanson de Roland, il est difficile d'expliquer la participation des Basques à. la défaite de notre arrière-garde, participation confirmée par l'histoire et par le chant basque d^AltabC" çaren. Ce n'est pas le seuV'cas, du reste, où Ton ne puisse concilier l'histoire, les traditions locales et la poésie.
(3) Saint Séverin.
L'empereur met le cor du preux Roland {l) :
Les pèlerins peuvent l'y voir encore.
Par les grands bacs qui sont sur la Gironde, Le roi conduit son neveu jusqu'à Blaye (2), Sire OUvier, son noble compagnon, Avec Turpin qui fut sage et vaillant.
Il les fait mettre en des cercueils tout blancs. Â Saint-Romain, là gisent les barons.
Recommandés à Dieu et à ses moines.
Charles chevauche et par monts et par vaux; Jusque dans Aix, il ne veut faire halte ; Tant chevaucha qu*il descend au perron.
Sitôt venu dans son palais altier, Par messagers Charles mande ses juges.
Saxons, Lorrains, Bavarois et Frisons, Les Allemands, avec les Bourguignons, Les Poitevins, les Normands^ les Bretons, Et des Français les plus sages de tous.
Lors commença le plaid de Ganelon.
(1) Met roliphtn plein d*or e de mangnns.
(2) Milon^ père de Roland^ était comte de Blaye. Roland est appelé de ce titre dans le Romancero espagnol et ailleurs.
AUDE DEliANDE A CHABLEMA6NE OU EST ROLAND,