SON FIANCÉ
Notre empereur est revenu d'Espagne.
Il vient dans Aix, premier siège de France,
Monte au palais, entre en la grande salle.
Aude s'en vient, la belle demoiselle.
Et dit à Charle : « Où est Roland le preux,
« Qui m'a juré de me prendre pour femme? j>
Charles en a douleur et grande peine.
Pleure des yeux, tire sa barbe blanche :
« Sœur, chère amie, homme mort tu demandes!
a J'en veux trouver en échange un meilleur,
a Et c'est Louis, je ne peux pas mieux dire;
ce n est mon fils, il tiendra mes États, d
Aude répond : a Ce discours m'est étrange !
a A Dieu ne plaise, à ses saints, à ses anges,
« Après Roland que je reste vivante ! »
EUe pâlit, tombe aux pieds du roi Charles,
Meurt aussitôt. Que Dieu prenne son âme !
Barons français la pleurent et la plaignent.
Aude la belle à sa fin est allée,
Et l'empereur la croit évanouie.
Il a pitié, Charlemagne, il en pleure,
La prend aux mains, de terre la relève ;
La tète choit sur l'épaule inclinée.
Quand Charles voit que morte il l'a trouvée,
Il a mandé d'abord quatre comtesses.
Aude est portée en un couvent de nonnes ;
Jusques au jour les nonnes l'ont veillée ;
Sous un autel elles l'ont enterrée ;
Et l'empereur lui rend beaucoup d'honneur, âoi.
COMMENT CHARLEMAGNE FAIT JUGER liE COMTE OANE.
Notre empereur dans Aix est revenu.
Gane, le traître, en des chaînes de fer.
Est dans la ville en face du palais.
Contre im poteau les serfs l'ont attaché ; Ils ont lié ses mains par des courroies ; 11 est battu de bâtons et de verges :
îl'a mérité qu'on le traite autrement.
Avec douleur il attend son procès.
n est écrit dans une ancienne geste
Que Charles mande hommes de plusieurs terres :
Ils sont venus dans Aix , à la chapelle.
C'est un grand jour de fête solennelle,
Celle, dit-on, du baron saint Sylvestre.
On commença d'instruire le procès
De Ganelon qui trahison a fait.
Or, devant lui le roi l'a fait traîner. Aoi.
« Seigneurs barons, dit le roi Charlemagne ,
c( De Ganelon jugez-moi donc le droit.
c( Avec l'armée en Espagne il alla,
ce II m'a ravi de mes Français vingt mille,
a Et mon neveu, que vous ne verret plus,
« Sire Olivier, le brave, le courtois.
a Gane a trahi les pairs pour des richesses.»
Ganelon dit : ce Félon si je le cache !
«( Roland m'avait fait tort dans mon avoir,
« J'ai poursuivi sa détresse et sa mort;
« Mais trahison, je n'en reconnais nulle. »
Et les Français disent : ce Nous entendrons. »
Devant le roi se tient le comte Gane, Le corps gaillard, la face colorée ; S'il eût été loyal^ un vrai baron !
Il regardait les Franks, les autres juges,
Et ses parents, qui sont trente avec lui.
Puis il cria d'une voix haute et claire :
a Au nom de Dieu, barons, entendez-moi.
<( Je fus au camp avec l'empereur Charles.
c( Je le servais par amour et par foi,
(c Quand son neveu Roland me prit en haine,
« Et me choisit pour une mort cruelle.
c( Je fis message auprès du roi Marsile ;
a Par mon savoir, je vins à me sauver.
a Je défiai Roland le valçureux,
« Sire Olivier et tous leurs compagnons;
c( Charles l'oult, et ses barons aussi,
a Je me vengeai, u^s je n'ai pas trahi (1). »
Et les Français : a Nous irons en conseil. ))
Quand Gane voit que son grand plaid commence,
Il réunit trente de ses parents.
Il en est un que les autres écoutent :
C'est Pinabel, du castel de Sorence (2).
Il sait parler avec des raisons justes.
Est bon guerrier pour défendre ses armes, aoi.
Gane lui dit : a En vous, ami, me fie :
t< Tirez-moi hors de mort, de calomnie. »
(1) Voir page 18, et la note 2 de la page 102.
(2) Voir page 20.
Pinabel dit : «Vous serez tôt sauvé.
« Il n'est Français vous condamnant à mort, « Si l'empereur m'accorde le combat, <c Qu'avec mon fer je ne démente ici. »
Gane le comte aux pieds du roi s'avance.
Saxons, Normands, Bavarois^ Poitevins Et les Français sont allés au conseil ; Assez y a d'Allemands, de Thiois.
Ceux de l'Auvergne y sont les plus courtois.
Pour Pinabel ils se tiennent plus cois.
L'un dit à l'autre : Il faut en rester là :
c( Laissons le plaid et prions l'empereur a Pour cette fois d'acquitter Ganelon, <n Et qu'il le serve avec amour et foi.
«c Roland est mort : plus ne le reverrons ; a Nous ne l'aurons pour or ni pour richesses. « Fou qui voudrait combattre Pinabel. »
Il n'en est pas qui vienne contredire.
Hors Thierry seul, le frère de Geoflfroy (1).
(1) Thierry^ sous le nom de Gaydon ou le chevalier au geai, est le héros d,'une chanson de geste que MM. Guessard et Sainte- Luce ont publiée pour la première fois^ en 1862^ dans la collection des Anciens poètes de. la France.