I. LES ORIGINES DE LA LÉGENDE
la volonté divine et du devoir chevaleresque.
Or, de pareilles conceptions n’ont été possibles que des siècles après l’événement. Qui donc, au lendemain des événements, se serait avisé de transformer les Basques en Sarrasins? Qui donc, au lendemain de la mort de Roland, aurait osé pousser la glorification à un tel degré d’outrance ? Qui donc, en 778, aurait songé à dessiner ainsi la figure patriarcale de Charlemagne ? Une telle transposition de la réalité, une telle idéalisation de la vertu guerrière, un tel mélange du sacré et du profane supposent, comme première condition, l'éloignement dans le temps. La légende de Roland n’a pas été suscitée par le spectacle des événements ; elle n’est pas sortie de l’histoire par un processus continu; elle est née quand une brume favorable avait déjà enveloppé dans les mémoires la réalité qu’elle prétendait dépeindre.
Une seconde condition, plus particulière que la précédente, était également nécessaire à la formation du thème : à savoir l’action d’une certaine atmosphère politique et morale, qui devait donner à l’interprétation du passé son tour spécifique. L’arrangement des faits historiques qu’on observe dans la légende de Roland s’explique par l’influence de tout un système d’idées et de sentiments. Les motifs qui y ont été mis en œuvre
doivent leur force poétique au travail d’imagi-
nation d’une postérité que hantait la préoccupation
d’un idéal tout neuf, riche de sa jeunesse et de sa première sève. Bref, le Roland historique n’est devenu le Roland légendaire, et son histoire m'est devenue une épopée, que grâce à une exaltation spirituelle d’une forme particulière, alors que florissait une véritable mystique, où s’alliaient intimement les principes de la religion et de la chevalerie.
Cette mystique, inconnue des contemporains de Charlemagne, c’est le xI° siècle qui l’a vu naître et s'épanouir.
Dans l’ordre politique, le fait le plus apparent de l’histoire de France à cette époque est la division du territoire en une multiplicité de duchés et de comtés indépendants les uns des autres et qui jouissaient d’une souveraineté à peu près absolue. Le pouvoir royal avait perdu, à cet état de choses, ce qui avait constitué d’abord le support matériel de son autorité : la possession directe de la terre. Mais si, par le jeu de l’institution des fiefs, les rois carolingiens, tombés dans un dénuement croissant, avaient été éliminés au x° siècle par les ducs de France, la royauté n'avait
pas disparu : elle s'était réformée au bénéfice des : Capétiens ; et ceux-ci, instruits par l'expérience, .
surent faire travailler à leur profit le principe féodal dont leurs prédécesseurs étaient POESIE ment morts.
Ce principe agissait en un double sens. D’un