‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 114 sur 173 · IT. LA CONCEPTION DU SUJET · texte numérisé non relu

IT. LA CONCEPTION DU SUJET

même temps la sensation poignante que le drame,

cette fois, dépassait en exceptionnelle beauté le tragique ordinaire de la destinée humaine ? Il ne suffit pas de dire que l’oraison de Roland est le décalque de la prière pour les agonisants. Le poète, en se conformant au rituel, en a tiré des images saisissantes. La prière latine qu’il suivait faisait appel en une courte phrase à l’assistance

des puissances célestes : Occurrite, angeli :

Domini, suscibientes animam ejus! Cette cohorte des anges qu’elle invoque, la voici, dans le poème, qui accourt. Elle est là, légère mais visible, comme un peintre pourrait la peindre. Saint Gabriel se détache du groupe pour recueillir le gant de Roland : au mystère se substitue la merveille. La pensée de l’oraison traditionnelle revêt des formes presque concrètes. Et qui donc, d’ailleurs, prononce cette prière? Ce n’est pas Turpin, un ecclésiastique, mais Roland, un chevalier. Et ainsi se dégage une idée nouvelle et originale, : celle de la sublimité qui orne la mission de la chevalerie, capable de s’élever par ses seules vertus à la sainteté.

Cette libre façon d’en user avec les données de la tradition annonce un esprit inventif et fertile, Æort de sa propre inspiration et capable de métamorphoser une matière. La difficulté même qu’on rencontre à déterminer les sources du poète est la preuve de sa puissance ; et quelle attention

méticuleuse ne faut-il pas pour reconnaître qu’il ; a lu tel ou tel livre, un traité d’Isidore de Séville, : ou le Livre de Daniel, ou l'Apocalypse ! Peutêtre même doit-on expliquer par son aptitude à faire totalement sien le bien d’autrui l’impossibilité de décider s’il connaissait l’Énéide et la Pharsale ou s’il n’en a subi l’influence qu’indirectement, par l'intermédiaire d’écrivains plus récents. S'il imite, il transforme ; il s’inspire des textes plutôt qu’il ne les suit; il reste un créateur, et il semble avoir mérité véritablement, au sens étymologique du mot, son titre de poète.

Quoi qu’il en soit, et qu’il doive ou plus ou moins à ses prédécesseurs, son œuvre est incontestablement d’une rare vigueur. On ne saura jamais ce qui, dans le thème qu’il a traité, revient à la tradition ou à sa propre imagination : le fait est que sa conception du sujet implique autant de force dans la pensée que d’élévation dans le sentiment; et rien ne le fait mieux apparaître que les caractères et les rôles qu’il a prêtés à ses personnages. |

Ceux-ci se distribuent en deux groupes : d’une part les maudits, d'autre part les élus.

Les maudits, ce sont les Sarrasins, ennemis de la chrétienté et campés dans un rôle déjà traditionnel. La peinture qu’en fait le poète n’est

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