F II. LA CONCEPTION DU SUJET
pas très poussée ; elle ne révèle pas d’application particulière, Il suffisait qu’ils apparussent comme
un peuple abhorré, férocement attaché à son ido:
lâtrie, perfide, fanfaron, insolent; un peuple fort :
de ses richesses, de son nombre, de son fanatisme; un peuple de mécréants, qui pourtant se fait parfois admirer par sa vaillance et sa beauté et n’en est que plus redoutable. S’intéresser à ces maudits, descendre dans ces âmes ténébreuses, vaine curiosité. Tout n’y est que haine, ruse, forfanterie. Que les païens représentent une menace formidable, c’est assez pour fournir le point de départ du roman.
Mais de cette engeance détestée un homme, un chrétien, un Franc, est devenu allié : c’est Ganelon. Alors un caractère s’offre à l’étude, Qui est ce Ganelon ? Comment va-t-il prendre attitude devant les purs, devant les élus, devant Olivier, devant Turpin, devant Roland, devant Charlemagne ? Fe + *X
Ganelon. — Les douze pairs de France tombent victimes de la trahison : il n’en pouvait être autrement ; l’idée s’imposait comme la seule digne de leur réputation et de leur invincible bravoure. Voilà donc en action l’un des ressorts dramatiques les plus délicats à manœuvrer et qui risquent le plus d’engendrer la vulgarité des gros effets. Mais le poète a trop le sens des grandes
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choses pour songer à exploiter, chez ceux qui: l’'écoutent, les simples mouvements d’une répro-. bation indignée. Il ne se propose pas de soulever : la colère populaire contre un sombre traître.
Certes, Ganelon a trahi. Ses tenants — car il en
aura — se distingueront plutôt par l'esprit de
parti que par l’amour des bonnes causes, Le sort
des armes, par lequel Dieu fait connaître ses
décisions, lui sera fatal. Il expiera. Mais qui dira
qu’au moment même où il subira le châtiment de
son crime un obscur sentiment de pitié ne se
mêlera pas à l’âpre satisfaction d’une réparation
nécessaire ? Pour accepter l’idée de son supplice
et du supplice de ses trente garants, il faut que
l'esprit soit dominé par le souvenir de l’héroïque
et inaltérable loyauté de Roland, par l’exemple du
fidèle amour d’Aude, sa fiancée, par la haine de
toute compromission avec les païens, par la con-
viction que toute trahison, de quelque motif
qu'elle s'inspire, est un attentat contre l’empe-
reur, une forfaiture.
Ganelon a trahi. Mais il n’est pas un traître vil. Cet homme a sa grandeur. Le poète n’a pas voulu qu’il ne soulevât que mépris. Il ne l’a pas accusé de bassesse. Et ce qu’il a condamné, c’est la trahison plutôt que Ganelon.
Ganelon est l’un des plus hauts seigneurs de . la cour de Charlemagne, un pur Franc de la terre: de France, le propre beau-frère de l’empereur.