II. LA CONCEPTION DU SUJET
* Quand il conseille, au début, d’accueillir les propositions du roi Marsille, cet avis est, en luimême, suffisamment prudent pour recueillir l’approbation du sage Naimes. Et quand, cédant à la passion, il se dresse ensuite dans l’assemblée, tourné contre Roland, le regard plein de feu, beau de toute sa personne, ses pairs sont saisis d’admiration. Il ne fait pas figure de réprouvé.
Seulement, après sept années de guerre en Espagne, il ressent de la lassitude, comme peutêtre aussi plus d’un de ses compagnons. La mort qu'il a bravée et qui n’est point venue a fini par ne plus lui être indifférente. D’autres sentiments aussi le travaillent : par aversion naturelle ou par quelque ancienne rancune il n’aime point Roland, son fillâtre. Quand Roland le propose au choix de l’assemblée pour l’ambassade à Saragosse, il ne peut s'empêcher d’y voir une intention hostile. L/espoir des douceurs de la paix s'évanouit soudainement pour lui : le message est périlleux ; s’il en est chargé, il ne doute pas que le nême sort lui soit réservé que jadis, en pareille circonstance, à Basille et à Basan ; et la pensée du jeune fils qu’il laissera le déchire. Roland a voulu sa mort ; il en est certain ; et le nom de parâtre dont il a été désigné l’atteint comme une offense- L'idée de cette fatalité qui s’abat sur lui le désespère. Il voudrait se dérober : il sent qu’il
ne le peut pas. Le ressentiment monte en lui. e
ÉTUDE LITITÉRAIRE
Une mauvaise pensée traverse son esprit ; il!
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songe déjà à une revanche, à la vengeance ; il“ menace ; et le rire méprisant par lequel Roland
lui répond accroît son exaspération. Quand Charlemagne lui ordonne : « Allez, les Francs vous ont choisi », ces paroles, dont il ne reconnaît pas la vérité, le mettent hors de lui. Non, ce ne sont pas les Francs qui l’ont choisi : l’artisan de son malheur, c’est Roland. Il déteste cet homme ; et, dans son aveugle fureur, emporté par une haine croissante, il se prend à détester tous les autres, ces douze pairs dont Charles ne veut pas se séparer, qui resteront auprès de lui et qui aiment Roland, À tous, il lance son déf.
Il part. Une foule de chevaliers se pressent, qui plaignent l'injustice dont il pâtit, qui condamnent la légèreté de Roland. Ils voudraient l’accompagner. Mais il les congédie. Qu'ils apportent son salut à ses amis ; qu’ils prennent en protection son fils, le petit Baudouin : il ira seul à la mort.
Sait-il bien déjà quelle sera cette vengeance dont il à menacé Roland et ses pairs ? Quand il va répétant qu’il est sûr de ne point revenir, qu’il
laissera sa vie parmi les Sarrasins, est-ce de sa :
part une imposture ? Entend-il donner le change sur ses véritables intentions ? A-t-il déjà môûri Son plan de trahison ? Rien ne le prouve. Dans la conversation de route qui s'engage entre Blan-
candrin et lui, on ne saurait démêler si crést à lui -qu’appartient l’initiativé des propos où si ce sont les paroles du païen qui fournissent À ses mauvais desseins une occasion de prendre corps, Toujours est-il que ce sont les questions du Sarrasin qui amènent sur leurs lèvres les noms de Charlemagne, puis de Roland, De Charles, Ganelon ne parle qu'avec le respect qui convient, Surtout devant un ennemi. A l’égard de Roland, sa réserve cesse : il dénonce son orgueil, so incessante et belliqueuse agitation, Le faisant, peut-être n’a-t-1l encore conçu aucun projet précis et ne fait-il que s’abandonner à son animosité. Mais à cette idée que Roland incarne le désit insatiable de la conquête s'ajoute tout à coup cette réflexion — préméditée ou non, qui le sait ? — qué sa mort serait la paix assurée. La remarqte n’a pas été perdue pour Blancandrin. La route est longue : avant d’arriver à Saragosse le Franc et le Sarrasin se sortit promis de trouver un moyen : pour faire périr Rolatid.
Né dans cette conversation, voilà donc l’idée criminelle qui s'affirme. Désormais Ganelon a orienté sa haine vefs des fins précises ; il sait ce qu’il fera ; il sait qu’il se mettra d'accord avec les Sarrasins pour se débarrasser de son fillâtre.
Pourtant, at tomient même où sa résolution s'arrête, il ne laisse pas paraître une âme vul- “ gaire. Ce baron qui s'apprête à trahir possède
une maîtrise de soi qui inspire plus d’étonnement que d’horreur. Son froid calcul, odieux en son … principe, suppose tout ensemble une violence de haine et une force de caractère qui déconcertent.
Quel terrible jeu, terrible pour lui, 1l se dispose à jouer !
Les moindres nuances de son attitude sont ici pleines de sens. Blancandrin, venu en messager auprès de Charlemagne, l’a salué hypocritement au nom du Dieu des chrétiens, comme un converti : revenu devant Marsille, il salue son seigneur au nom des idoles païennes. Ganelon, devant le même Marsille, le salue fièrement, presque avec défi, « au nom de Dieu le Glorieux », que, dit-il, « nous devons adorer ». Car telle est la conduite qu’il a résolu d'adopter : en transmettant le message de Charles, il montrera plus d’orgueil que ne le commandera sa mission ; il poussera la fermeté jusqu’à l’insolence ; et en le. faisant, il sait bien qu’il attirera sur lui des fureurs qui pourront être mortelles. Son plan est d’exalter la puissance de l’empereur pour en faire un objet de terreur et pour mieux animer ensuite la haine sarrasine contre Roland, qu’il présentera somme le plus actif inspirateur et le plus robuste soutien de l’ambition franque. Pour faire détester Roland, il ne craint pas d’outrer les exigences de son seigneur. Ses premières paroles sont d’une dureté si provocante que Marsille, hors de lui, va