‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 127 sur 173 · IH. LA CONCEPTION DU SUJET · texte numérisé non relu

IH. LA CONCEPTION DU SUJET

une leçon. — Il est à Ronceveaux ; les païens s’apprêtent à fondre sur lui ; Olivier les lui signale, les annonce innombrables : peu lui importe! Il appelle la bataille ; il la lui faut. C’est par des actes, par de dures épreuves, qu’on sert son seigneur. Appeler Charles à son secours ? Demander du renfort ? I] ne daigne. Son honneur commande qu’à lui seul, par ses seuls moyens, il remplisse le devoir dont il a été chargé. Le péril, il n’en a cure : son ardeur s’en accroît.

Sa*vaillance, sa fierté ne vont peut-être pas sans orgueil. Ganelon, sur la route de Saragosse, raconte à Blancandrin qu’un jour Roland présenta une pomme à Charlemagne comme le symbole de toutes les royautés qu’il mettait une à une à ses pieds. Est-ce médisance intéressée du traître en quête de moyens pour éveiller la haine de son compagnon ? Pourtant, l’anecdote s’accorde assez bien avec la physionomie du héros. Le poète n’a pas exclu la démesure du portrait qu’il en trace. Roland sait ce qu’il vaut et ne craint point de le

dire. Les Français l’appellent leur « garant »,

leur salut, leur rempart : il se sent bien, luimême, dans ce rôle. Il se plaît à repasser dans sa mémoire la longue liste des terres qu’il a soumises par son épée. Dans sa dévotion pour Durendal il y a bien quelque chose d’une satis-

faction toute personnelle. « Les meilleurs coups

sont ceux de Durendal», dit-il, s'adressant À

Turpin. Mais il n’est pas sans penser que c’est entre ses mains qu’elle s’est faite belle, et bonne, et victorieuse. « C’est un très bon vassal qui vous a longtemps tenue », dit-il, considérant la lame; et ce vassal, c’est lui. A Olivier, qui vient d’abattre Climborin, il ne craint pas de dire : « Mon compagnon se fâche! Ses coups valent bien les miens. » Et l’éloge n’implique pas une absolue modestie.

Mais cette confiance en soi qui s'affirme par des paroles si fières, ce n’est pas la maladresse naive du poète qui l’a imputée à son héros. Il y a, dans cette peinture d’une âme ardente et excessive, une intention calculée, Roland incarne la vaillance portée au plus haut degré, une vaillance qui frise la témérité, une témérité qui va jusqu’à la démesure. Si tous les guerriers de l’arrière-garde ont succombé dans la bataille, c'est à Roland qu’en incombe la responsabilité. Le conseil de la sagesse était celui d'Olivier : « Sonnez de votre cor : Charlemagne reviendra. » Mais Roland a refusé. Il a refusé obstinément, orgueilleusement, follement. Il n’a eu en tête que l'idée de son honneur, de sa gloire. Il n’a pas douté un seul instant de la valeur de son épée et, dans ses menaces de mort adressées à l’ennemi, on retrouve presque l’accent de la jactance dont les douze pairs paiens, devant le roi Marsille, enflaient leurs défis insensés. Olivier a raison quand,

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l’armée réduite À soixante hommes, il dit à Roland : « C’est votre faute. Vaillance et folie font deux. Mieux vaut mesure qu’outrecuidance. Si les Français sont morts, c’est par votre témérité inconsidérée... Votre prouesse, Roland, c’est à la male heure que nous l’avons connue! »

Mais n'est-ce pas des excès même de cette prouesse que le poète a voulu magnifier la beauté, la grandeur et l’incomparable vertu ? Le chevalier qui, sans réflexion, sans égard au risque, s’élance dans la mortelle aventure : voilà l'exemple qu’il propose. Qu’il soit fou au regard des sages, qu’il en coûte des milliers et des milliers de vies, c’est ce chevalier qui est sur le vrai chemin. L’héroïsme, c’est peut-être la déraison ; mais c’est lui qui, déjouant les prévisions humaines, atteint, de son essor aventureux, les cimes de l’idéal.

Car, au cours de cette longue épreuve qui se terminera par la mort, pas un instant la fierté de Roland ne se démentira. La démesure, que tant d’autres chansons de geste peignent comme un péché qui ne se lave que dans l’humilité finale, ne recevra en sa personne aucune pénitence. Jusqu'à son dernier souffle, Roland restera fidèle à luimême. Ë

Sans doute, à mesure que l’action se développe, de nouvelles pensées le pénètrent. Il à d’abord

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mené la bataille avec une fougue allègre, comme : n'importe lequel de cent autres combats qui n'avaient été que jeu pour lui : à ses compagnons il a promis joyeusement un beau et riche butin : pour prix d’une victoire dont il ne doutait pas. Au début de la seconde bataille, la gravité de la situation lui apparaît déjà plus clairement : il ne parle plus de victoire ni de butin ; c’est pour l’honneur qu’il faut se battre, pour qu’on ne « chante point de mauvaise chanson » sur ceux qui auront été là. Les chrétiens tombent par monceaux ; leurs lamentations lui déchirent le cœur ; il a beau s’évertuer, trancher des corps et des corps de Sarrasins, il ne peut empêcher qu’il ne lui reste plus, pour combattre, qu’une poignée de soixante chevaliers. Voyant le grand massacre des siens, il juge le moment venu de sonner du cor. Où en est-il alors de ses sentiments ? On ne saurait le dire au juste. Nul doute que, devant Olivier, il n’éprouve de l'embarras. Il en coûte à son amour-propre de paraître se rendre enfin à un conseil qu’il eût mieux valu suivre plus tôt. Sa gêne se trahit par la façon dont il aborde le sujet : il voudrait induire Olivier à renouveler de luimême son premier avis; et quand il voit qu’il” n’y réussit pas, qu'Olivier, bien loin de revenir à ses prentières exhortations, répète obstinément : « Trop tard ! trop tard ! » en l’accablant de durs reproches, il répond à cette sévérité par des

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paroles de douceur, presque d’humilité fe Pour-

quoi cette colère contre moi ? » demande-t-il. Par

la suite, une tendre pitié l’inspire devant le champ de bataille jonché de tous les barons de France. « Je mourrai de douleur, dit-il, si rien autre ne me tue.» Quand Olivier, frappé par Marganice, tombe à terre, c’en est trop pour son compagnon : Roland se pâme sur sa selle. Il adresse son adieu à celui qui le quitte et de nouveau il se pâme. Et, plus tard encore, quand il a rangé devant Turpin les corps de ses onze pairs, quand, selon l’usage, il a prononcé sur eux le regret funèbre, il s’attendrit, il pleure. Si grand est son deuil qu’il ne peut rester debout : 11 tombe à terre, pâmé,

Mais sa grande âme n’a pas faibli. Pour se montrer humain, il n’en demeure pas moins fidèle à sa haute mission, à sa foi, à sa loi.

A Olivier qui le point de son ironie quand enfin il se décide à sonner du cor, il n’oppose, sans irritation, qu’un tranquille : « Je sonnerai. » Mais avoue-t-il un tort ? Se justifie-t-il de n’avoir pas sonné plus tôt ? Il n’exprime aucun regfet. Par orgueil ? Non point. Seulement, sans doute, parce qu’il s’estime sans reproche. Pour ne pas sonner Îl-avait ses raisons, qu’il o*oyait bonnes et qu’il continue à tenir pour telles. Il n’a pas à faire amende de ce que l’honneur lui a commandé.

Roland pleure sur ses compagnons : sa douleur est immense, Mais pas une plainte ne s'échappe

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