‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 128 sur 173 · II LA CONCEPTION DU SUJET · texte numérisé non relu

II LA CONCEPTION DU SUJET

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de ses lèvres contre la dureté du sort. Pas un instant il ne renie sa fière déclaration, deux fois répétée au début de la bataille : « Pour son seigneur on doit souffrir toute détresse, et endurer les grands chauds et les grands froids, et perdre de son cuir et de son poil. » Qu'importe la mort, pourvu qu’on satisfasse au devoir ?

Le poète a voulu donner raison à Roland jusque dans l’outrance de sa bravoure. Car de cette terrible bataille, menée depuis le début par sa folle impétuosité, l’issue, contre toute vraisemblance, sera la victoire. Tous les Français succomberont, tous les barons, tous les pairs, et aussi Parchevêque Turpin. Roland lui-même mourra.

Mais il mourra « conquéramment », maître d’un champ d’où tous les Sarrasins auront fui épouvantés.

Olivier peut être sage; Olivier, dans l’action, peut accomplir des exploits qui égalent en beauté ceux de Roland ; Olivier n’a jamais manqué à lhonneur : pourtant, le héros de la chanson, ce n’est pas Olivier, c’est Roland ; c’est en Roland que la grandeur chevaleresque atteint à son faîte. Le poète l’a représenté supérieur à Olivier ; il l’a même placé plus haut que Turpin, non seulement pour la bravoure, mais même pour la sainteté.

Paiens et chrétiens sont aux prises; et, confere

2 II. LA CONCEPTION DU SUJET 235 Fe M ne M eq Vet unpT aute mément au conseil de Ganelon, ce sont successivement deux grands flots d’ennemis qui déferlent sur l’arrière-garde des Francs. Au premier assaut, le premier coup — le grand honneur — est réservé à Roland, qui fonce sur Aelroth, neveu . de Marsille, et qui l’abat. Au second assaut, le premier coup — un grand honneur aussi — est réservé à Turpin, qui fonce sur Abisme, porteenseigne de Marsille, et qui l’abat. Visiblement, l’auteur a voulu mettre les deux hommes en parallèle. |

Un à un, des plus petits aux plus grands, les Francs sont tombés sur le terrain. Deux d’entre eux restent encore debout, les deux seuls : Turpin et Roland. A leur tour, ils succomberont. Mais quand leur heure viendra, la plaine sera vide d’ennemis : tous les païens auront fui, Les deux paladins finiront également en vainqueurs. Roland ne manquera pas de le bien marquer : il.s’arrangera pour qu’à son arrivée Charlemagne ne s’y trompe point, pour qu’il le voie, ses armes sauves, étendu en avant, face à l'Espagne, à la rète de ses troupes. Mais Turpin, lui aussi, sait bien qw’il participe à cette gloire. An moment de donner sa bénédiction aux défunts, il le dit magnifiquement à son compagnon : « Ce champ est à vous, Dieu merci! Et à moi! » « Et à moi!» :

ils sont bien deux vainqueurs, Turpin tout comme

Roland.

Cependant, en cette âpre victoire, n’y aura-t-l pas un avantage en faveur de Roland ? |

Ni lui ni Turpin ne tombent comme les autres Français : pas un seul païen n’a pu, ni l’épieu ni l’épée au poing, les atteindre en leur corps. Pour Turpin, ils ne l’ont frappé que de loin, en: lançant contre lui, sans oser l’approcher, « des lances et des épieux, des guivres et des dards, des museraz et des agiers ». Contre Roland, ils ont lancé de même « des dards et des guivres sans nombre, des épieux, des lances, des museraz empennés », Mais lui, s’ils ont tué son destrier, ils n’ont pas réussi à effleurer sa chair d’une seule de leurs armes. S’1l est mort, c’est de son propre effort. Il est resté invulnérable, protégé par sa vaillance comme d’une cuirasse impénétrable. Il a succombé en soufflant dans son olifant d’un souffle si puissant que sa tempe s’est rompue. Nulle main paienne n’a pu heurter, en assaut, la personne du prélat; mais nulle main païenne n’a pu, même de loin, darder contre Roland un fer qui le touchât. Des deux champions, Roland n'est-il pas désigné par là comme le plus grand ?

Is meurent tous les deux, le prélat et le comte, également sublimes. Mais, en cet instant pathétique, sur lequel des deux le regard de Dieu semble-t-il se porter avec prédilection ? Turpin succombe le premier. Ses deux derniers gestes sont ceux de la foi et de la pitié. Battant sa

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