‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 129 sur 173 · IT. LA CONCEPTION DU SUJET · texte numérisé non relu

IT. LA CONCEPTION DU SUJET

PO à nb th torse coulpe, il tourne ses yeux vers le ciel, il joint ses deux mains et les élève : il prie Dieu de lui accorder le paradis. Puis, l'instant d’après, c’est une pensée de tendre et humaine assistance qui lui ordonne d’aller chercher pour Roland un peu d’eau claire : au preux il veut apporter le secours des soulagements terrestres. Mais les grands apaisements, mais les grandes lumières de la foi, qui donc les répandra sur-cette scène finale ? Ce ne sera pas Turpin : ce sera Roland. C’est Roland, l’homme de guerre, qui survit à l’homme de religion. C’est de lui que vient l’idée de réunir devant l’archevêque les corps de ses onze pairs pour recevoir la suprême bénédiction. C’est lui qui recommande à Dieu l’âme du prélat. C’est lui qui prie pour tous les morts. C’est lui qui prononce les formules rituelles selon l’ordre et la lettre de la liturgie chrétienne. C’est pour recueillir son âme

- que descendent du ciel Chérubin, saint Michel

du Péril et Gabriel. C’est lui que la sainte cohorte emporte tout droit au paradis.

ps Or, ce destin privilégié, Roland ne 2 pas obtenu par l’abdication d’une erreur. Il n’a rien eu à renier, rien à répudier. D’autres héros, dans d’autres chansons de geste, un Isembard, un Ogier de Danemark, un Guillaume d'Orange, ter-

mineront leurs jours dans la sérénité du repentir

° ou dans la paix d’une retraite dévote, qui impli- ï queront le désaveu ou l’oubli de leur vie guerrière. . Roland, jusqu’au dernier souffle, reste le cheva- . lier ; et c’est parce qu’il l’est resté que Dieu l’élit, opérant pour lui, et pour lui seul, d’éclatants miracles.

Roland, sentant la mort le gagner, seule âme qui vive encore sur le champ de carnage, est possédé d’une ultime préoccupation : 1l veut que Charlemagne, quand il trouvera son corps, sache bien qu'il a vaincu ; qu’il est mort maître du terrain, fidèle à sa mission : et c’est pour l’affirmer qu’il use ses dernières forces, courant dans la direction de l'Espagne et s’établissant pour mourir au sommet d’un tertre, plus haut, plus loin que tous ses compagnons, la face contre terre, en signe de possession.

A Durendal, sa bonne épée, l’invincible, symbole de l’honneur et de la fierté chevaleresques, il conserve jusqu'au bout sa fervente adoration. Cette lame d’acier, que ni le fer des armures ni les roches de Roncevaux n’ont pu ébrécher, il la vénère, 1l la glorifie, il la pleure, il verse sur elle ses derniers regrets. C’est elle qui lui inspire sa plainte suprême, plus ardente, plus passionnée que toutes celles qu’il a prononcées sur ses compagnons. Et c’est elle qui survivra, sauve sur la terre, de même que l’âme de Roland sera sauve dans le ciel, parmi les saints martyrs.

II. LA CONCEPTION DU SUJET 239 Re RE SITE ES TMRMEnnR, Cétte pitié qu’il éprouve pour Durendal au moment de la quitter, il ne laisse pas d’y mêler quelque pitié pour lui-même. Les mérites dont il la couvre, ce sont bien aussi ses propres mérites, à lui qui l’a si bien servie. Et tandis qu’il bat sa coulpe, 1l n’a rien mis en oubli des exploits qu’il a accomplis sur terre pour l’honneur. Il lui souvient de tous les pays qu’il a conquis, de sa patrie de France, des hommes de son lignage, de Charlemagne ; et il en soupire, et il en pleure. Certes, il sait ce qu’il doit au salut de son Âme. Il s’humilie devant Dieu, il lui demande merci de ses péchés, grands et petits. Mais son dermer geste, quel sera-t-il ? Quand il se voit seul sur le champ de bataille parmi ses compagnons morts, il prie Dieu d’appeler ses pairs au paradis ; et pour lui-même il se recommande à l’ange Gabriel. Puis, quand il prononce son mea culpa, il tend son gant à Dieu. Trois fois le poète le répète : il tend son gant à Dieu pour ses péchés. Et ce gant, saint Gabriel vient le prendre. Rite obscur pour nous, mais dont les contemporains de la chanson comprenaient bien le sens. Dans l'esprit de Roland, le jugement de Dieu auquel il s’offre apparaît sous l'aspect d’un plaid féodal où il comparaîtra devant son souverain seigneur. Le gant, comme on le voit dans la chanson même, est parfois le signe d’une investiture, d’une délégation de pouvoir ; mais, comme on le voit aussi

dans la chanson, il peut également symboliser l'acceptation du vassal qui, venant soutenir une cause devant son suzerain, reconnaît sa juridiction : c’est ainsi que Pinabel et Thierri, se présentant pour un duel devant la cour qui jugera Ganelon, offrent chacun son gant droit à Charlemagne, qui l’accepte. De même fait le comte Roland : il tend son gant droit à Dieu pour qu’il le juge, geste d’un vassal aux yeux duquel le mystère religieux revêt les apparences d’une institution féodale.

Or Gabriel est venu reçueillir le gant de Roland : Dieu a agréé le geste profane ; il a marqué par un miracle, par l'intervention de ses anges, qu’il a reconnu les services de son chevalier. Le trait ainsi imaginé par le poète indique le sens qu’il a voulu donner à toute la scène. De tous ceux qui défendent la foi chrétienne sur la terre, Roland, devant Dieu comme devant les hommes, est le plus grand. Par l’excès même de sa vaillance, par son indéfectible attachement à l’honneur, il s’est placé au-dessus de n’importe quel serviteur de Dieu. L'idéal que l’auteur représente comme le plus beau, c’est celui du devoir sous les armes, sous la forme la plus pure, la plus dure, magnifique de son austérité même. Ainsi l'élément religieux, en cette partie même de l’œuvre où il tient une place si importante, n’absorbe pas à lui seul tout l’intérêt. Il oriente,

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il n’abolit point ; il rayonne sans consumer : il exalte les forces humaines en laissant aux senti: ments terrestres toute leur complexe et riche variété. La chanson est le poème de l’héroïsme; elle n’enseéigne pas la vanité du monde : elle célèbre les vertus de la chevalerie, en posant d’ailleurs comme principe implicite que c’est la foi qui la nourrit et qui la commande.

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Charlemagne. — Te titre que porte la Chanson de Roland est celui que lui ont donné les plus anciens auteurs du moyen âge qui l’aient nommée. I1 lui convient parfaitement, puisque aussi bien, depuis le commencement jusqu'à la fin, le personnage de Roland ÿ est présent, présent de sa personne vivante ou, après sa mort, présent par le souvenir. Si Roland tombe à Roncevaux, son roman ne se termine pourtant pas sur le champ de bataille : c’est pour le venger que Charlemagne exterminera les Sarrasins ; c’est pour le venger que les juges d’Aix-la-Chapelle feront écarteler Ganelon. Roland est le protagoniste d’un drame dont il assute l’unité d’intérêt et qui se noué, sé déroule et se dénoue avec une logique toute classique. |

Mais une idée se trouve incluse dans le poème qui dépasse l’histoire individuelle du héros : car partout se trouve impliquée, au cours de lPaction,

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