I. LA CONCEPTION DU SUJET
242 ÉTUDE LITTÉRIRE
la préoccupation fondamentale des intérêts sacrés de l'empire. Si Charlemagne n’y venait pas tenir son rôle, le sujet du roman aurait perdu toute sa : force : il n’existerait même plus. La mort de Roland et la vengeance qui en est prise ne constituent qu’un épisode de la grande épopée impériale, de ce Cycle du Roi, qui exalte l’œuvre gigantesque dont Charlemagne est l’ouvrier et la mission divine qu’il a reçue. Ainsi s’explique le large développement de la troisième partie du poème, où l’on voit la puissance de l’empereur s'exercer contre
les Sarrasins !; ainsi s'explique la position du (:
r. Il convient de signaler que, dans cette troisième partie, i’épisode où est racontée l'intervention de l’émir Baligant a été considéré par divers critiques comme étranger à la première conception de l’œuvre. On a allégué, pour défendre cette opinion, que l'épisode en question fait défaut à la fois dans l’adaptation nordique de la Chanson de Roland et dans un poème latin également dérivé de cette chanson, le Carmen de proditione Guenonis. On a fait valoir, en outre, qu’on reconnaissait ici un auteur plus savant que dans les autres parties de l’œuvre ; que cet auteur, au point de vue technique, se faisait remarquer par son faible goût pour l'emploi des laisses similaires ; et qu’à la différence du premier auteur de la Chanson il devait être un provincial, ainsi qu'en témoigneraient non seulement les éloges particuliers qu'il a décernés aux Normands, mais aussi la distinction qu'il observait entre les sons en et an et qui était propre à la Normandie. A quoi l’on pourrait ajouter (ce qui n’a point été fait, que je sache) la façon dont Baligant interprète le symbole du gant et du bâton qu'il remet à ses ambassadeurs Clarien et Clarifant, laquelle n’est point conforme à l’idée de Charlemagne quand celui-ci remet de même un gant et un bâton à son ambassadeur Ganelon.
Mais ces arguments, pour être nombreux, n’en sont guère | plus convaincants. Il est parfaitement admissible qu’un même auteur n'ait pas toujours usé d’un même symbole dans le même sens. Les raisons linguistiques qui ont été avancées,
débat au procès de Ganelon et cette condamnation du traître, qui se justifie moins par le souvenir du coup porté à Roland (Ganelon ne l’avait-il pas régulièrement défié ?) que par l’idée de forfaiture attachée à toute action dont peut souffrir l’autorité du roi; ainsi s'explique, enfin, la manière singulière dont s’achève le poème, ce songe envoyé à Charles pour lui ordonner de repartir en guerre et qui est l’annonce de nouvelles entreprises dans sa longue et laborieuse carrière.
En somme, la grande figure de Charlemagne domine tout le poème : c’est pour lui que meurent ne reposent pas sur des faits absolument certains et en forcent peut-être la signification. L'auteur de l'épisiëée de
Baligant, s’il dit quelque part (vers 3049) que les Normands n'ont pas leurs égaux sur un champ de bataille, n’attribue
pourtant pas de moindres mérites aux Bavarois ou aux :
Allemands ; et dans l’armée de Charlemagne, ce sont les Français qu’ila placés au plus grand honneur. Quant à l’absence de l’épisode dans la version nordique de la Chanson et dans le Carmen de proditione Guenonis, rien ne prouve que ces deux ouvrages se rattachent à la forme la plus ancienne du poème. En fn, si l’on note que le rôle attribué à la reine Bramimonde dans cet épisode est nécessaire pour expliquer sa conversion à la fin du poème ; qu’il est impossible, sans ce chaînon, d’établir une liaison satisfaisante entre les événements qui précèdent et ceux de l’épilogue que les procédés poétiques mis en œuvre dans cette partie sont les mêmes que dans les autres ; qu'on y retrouve es mêmes récits de songes prophétiques, le même recours aux effets de symétrie, la même intervention des puissances célestes, et bien d’autres moyens littéraires de même espèce : on inclinera à voir dans l'épisode en cause un élément primitif de l’œuvre aussi bien que l’habile insertion d’un remanieur
ra
" KE Lo - et olant, et He) et ie a tous les x de Roncevaux. ; __ Sa puissance est immense. [1 ne connaît que la victoire. Il est le maître de l’Occident et son prestige s'étend jusqu’en Orient. Tous les rois, les uns après les autres, ont cédé à la force de ses armes et une foule de peuples soumis servent sous sa bannière, Son nom répand l’effroi. Son épée … flamboie sur le monde.
Sa figure a quelque chose de surnaturel. Il est : vieux, très vieux : l’âge a blanchi sa chevelure; 14 porte une longue barbe; son éplis sourcil couronne des yeux de flamme.
Il a la gravité du chef suprême. Qu'un Baliganb qu’un émir de Babylone étale son orgueil et son insolence; qu’il se vante, dans sa folle présomp- …
tion, d’interdire désormais à Charles de manger : * sans sa permission; qu’il se flatte de l’obliger à .
| venir, vaincu et récréant, se coucher à ses pieds : l’empereur des chrétiens, lui, manifeste par toute ess ses attitudes le sentiment d’une majesté sans | emphase et sans jactance. Il pèse ses paroles. | comme 1l médite ses décisions. Il observe, il juge. |
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Son regard plonge dans le fond des consciences. À Blancandrin, qui lui apporte les promesses des Sarrasins, il répond, après un instant de recueil-" lement : « Et quel gage me donnez-vous de votre sincérité ? » C’est qu’il a pressenti la perfidie. Dès l'instant que Ganelon s’est irrité du choix de ses
pairs, qui l’ont désigné pour l’ambassade, il l’a compris : il a reconnu dans ses paroles les mauvais conseils de la peur. Plus tard, quand Ganelon, à son tour, nomme Roland pour le commandement de l’arrière-garde, la pensée sournoise du comte ne lui échappe pas ; il soupçonne le dessein criminel; et tandis que tous, autour de lui, se livrent à la joie du retour, il confie à Naimes son angoisse : Ganelon perdra la France.
S’1l sait, c’est parce qu’il est le plus sage; c'est aussi parce que lui viennent des avertissements d’en haut et que des songes envoyés du ciel lui révèlent, quoique obscurément, les événements à venir, Car, aussi bien que le meilleur des rois d'Israël, il est l’élu de Dieu. C’est pour le service de Dieu, pour accomplir ses desseins, qu’il lutte et qu’il peine, Il en a conscience, et tous ses gestes, tous ses actes le prouvent. Lui annonce-t-on que Marsille songe à se soumettre? Il retient surtout de cette soumission que le païen est prêt à recevoir la loi chrétienne : il élève ses deux mains vers le ciel, comme pour la prière, par un geste de gratitude ‘et d’imploration, Donne-t-il son congé à Ganelon quand celui-ci part pour l’ambassade ? Ce congé est une bénédiction; c’est l’absolution, accompagnée d’un grand signe de croix. Avant la bataille, il invoque la protection du Seigneur; après la bataille, il lui adresse ses actions de grâce. Saragosse prise, son premier
soin est pour faire détruire les idoles, purifier les mosquées et baptiser les païens. Aussi Dieu l’a-t-il en sa garde. Pour lui permettre d’atteindre un ennemi en fuite, il renouvelle pour lui le miracle dont il avait favorisé Saül, faisant le jour plus long et retenant le soleil dans sa course. Pendant la nuit périlleuse qui précède la visite à Roncevaux, il lui envoie l’ange Gabriel pour l’assister ; et il le lui envoie encore pour ranimer ses forces dans son duel avec Baligant.
Mais, de si haut qu’il domine les autres hommes et quelque faveur qu'il tienne de Dieu, l’empereur est un homme. Il a beau porter l’oriflamme de saint Pierre, il a beau brandir de son poing la lance dont fut frappé le Sauveur, il est un homme parmi d’autres hommes. 4
Il n’est pas exempt de tribulations. Le Dieu qu’il sert et dont il est le vassal sur terre ne lui épargne pas les épreuves et les tourments : lourdes sont ses exigences, et les songes qu’il lui envoie ne suffisent pas pour lui révéler pleinement sa destinée. Il rêve qu’il est attaqué par un ours et par un léopard et qu’il est secouru par un lévrier : il ne peut pas reconnaître aussitôt que cet ours est Ganelon “il ne peut pas deviner que ce léopard est Pinabel, que ce lévrier est Thierri. La signification du songe est longue à lui apparaître.