II. LA CONCEPTION DU SUJET
Quand, le jour suivant, pendant le conseil, Ganelon fait désigner Roland pour l’arrière-garde, Charles est travaillé d’une sourde appréhension ; mais, s’il soupçonne, il ne saurait avoir de certitude. Laissant Roland derrière lui, il repassera donc les monts, soucieux, mais sans défense contre le malheur qui s’annonce. à
Au milieu même de sa cour et dans son propre conseil les difficultés ne lui manquent point. Lui, le maître du monde et l’élu de Dieu, il est obligé de compter avec la volonté des Francs. Il est le chef d’une institution politique dont il est en même temps le serviteur. Une loi existe qu’il a le devoir de maintenir : il la maintient, il la rappelle à ceux qui voudraient s’y soustraire ; mais il s’y plie aussi bien que tous les autres, même quand sa sagesse l’inviterait à en disposer autrement. Il consulte, comme il le doit, l'assemblée de ses chevaliers : leurs décisions sont sacrées, il s’y conforme. Quand ils ont approuvé l’idée de placer Roland à l’arrière-garde, il pressent le danger; on le voit méditer, comme s’il hésitait; mais force lui est de ratifier le choix du conseil. Quand l'heure du jugement a sonné pour Ganelon, et que,-tout d’abord, ses juges proposent de renvoyer le coupable quitte, il s’écrie : « Vous êtes des félons! » Mais il ne peut pas donner d’autre suite à sa protestation; il s’enferme dans une morne tristesse; et c’est seulement parce que