‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 134 sur 173 · IIT. LE TRAVAIL LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

IIT. LE TRAVAIL LITTÉRAIRE

La composition. — Composer w’est pas seulement distribuer une matière : c’est, en une acception supérieure du terme, organiser un sujet ; c’est lier les idées entre elles, selon leurs affinités intimes et non pas seulement d’après des convenances superficielles. Si la Chanson de Roland se laisse naturellement diviser en quatre parties, — la Trahison de Ganelon, la Mort de Roland, le Châtiment des païens, le Châtiment de Ganelon, — et si, dans chacune de ces parties, les épisodes ont été distribués avec clarté : ces qualités d’ordre ne sont pas de celles qui créent des titres particuliers à l’admiration. C’est par des mérites d’une espèce plus rare que se recommand= l’auteur du poème : il savait composer, au sens le plus élevé du mot. On en a trouvé la preuve anticipée dans ce que nous avons déjà dit de la façon dont tous les éléments de son œuvre concourent à la mise en lumière de quelques idées essentielles. Et qui donc, sans parti pris, après une lecture attentive, s'aviserait encof® d’écrire que « la chanson n’a pas de commencement, car la trahison de Ganelon y est sans cause et même sans prétexte » ; qu’ « elle n’a pas de fin, car la victoire de Charlemagne y demeure quasi sans effet » ; qu’ « elle n’a

pas de centre, car la mort de Roland n’y occupe pas plus de place que la bataille de Charlemagne contre les Sarrasins » ?

Il est vrai que la manière du poète, directe et quelque peu abrupte, ne laisse pas de surprendre par endroits, Mais, qu’on en aime ou non la forte concision, on ne saurait méconnaître l’unité profonde de son œuvre et l’étroite cohésion de toutes les parties de son édifice. Il serait long d’énumérer les particularités du texte où la critique a cru découvrir des preuves d’incohérence : aucune d’elles ne justifie le reproche. Il en est, de toutes menues, qui s'expliquent par l'accident d’une transcription imparfaite ou d’une variante malencontreusement introduite par un scribe dans le texte original. Il en est qui s'expliquent par le droit souverain d’un poète de donner, à son gré, la suite qu’il lui plaît à tel ou tel épisode, de le développer ou de le laisser sans épilogue. Il est enfin de ces prétendues disparates ou contradictions dont on n’a.pu faire état que faute d’avoir saisi la véritable pensée de l’auteur.

De ce dernier cas (le plus intéressant), qu'il suffise de donner un unique exemple, l’un des plus instructifs : on le trouve au passage où Roland vient d’être désigné pour l’arrière-garde,

Li quens Rollant, quant il s'oït juger, Dunc ad parled a lei de chevaler :

- 4 £ A FE 4 j L 2 « Sire parastre, mult vos dei La rereguarde avez sur mei jugiet !

a LE

aveir cher:

Ni perdrat Carles, li reis ki France tient, À FOR Men escientre palefreid ne destrer,

Ne mul ne mule que deiet chevalcher, ' Ne n’i perdrat ne runcin ne sumer

Que as-espees ne seit einz eslegiet. »

Guenes respunt: « Veir dites, jol sai bien. »

Quant ot Rollant qu’il est en la rereguarde, Ireement parlat a son parastre :

« Ahi ! culvert, malvais hom de put aire, Quias le guant me caïst en la place, Cume fist a tei le bastun devant Carle ? »

« Dreiz emperere, dist Rollant le barun, Dunez mei l’arc que vos tenez el poign !

Men escientre nel me reproverunt Que il me chedet cum fist a Guenelun De sa main destre, quant reçut le bastun. »

Li empereres en tint sun chef enbrunc, Si duist sa barbe e destoerst sun gernun, Ne poet muer que des oilz ne plurt.

LXII rt

Après iço i est Neimes venud, Meiller vassal n’ont en la curt de lui, z E dist al rei : « Ben l’avez entendut Li quens Rollant il est molt irascut.

La rereguarde est jugee sur lui : | N'’avez baron ki jamais la remut.

Dunez li l'arc que vos avet tendut,

Si li truvez ki tres bien li aiut. »

Li reis li dunet e Rollant l’a reçut.

c’est-à-dire, en traduisant :

Quand le comte Roland s’est entendu désigner il parle comme doit un ‘Chevalier : « Seigneur parâtre, je vous dois bien de l’amour : vous m'avez désigné pour l’arrière-garde. Charles, le roi qui gouverne la France, n'y perdra rien, j'espère, palefroi ni destrier, mulet ni mule, cheval de selle ni bête de somme, qu'on ne l'ait tout d’abord disputé avec l'épée. »

Ganelon répond : « Vous dites vrai, je le sais bien. »

Quand Roland entend qu’il sera à l’arrière-garde, il dit, irrité, à son parâtre : « Ah ! truand de vile race, tu croyais donc que je laisserais tomber le gant comme tu as laissé tomber le bâton devant Charlemagne ? »

« Droit empereur, dit Roland le baron, donnezmoi l’arc que vous tenez au poing. J'espère qu’on ne me reprochera pas de l'avoir laissé tomber comme fit Ganelon du bâton que devait recevoir sa main droite. »

L'empereur tient la tête baissée. Il lisse sa barbe et tord sa moustache. Il ne peut s'empêcher de pleurer.

Alors se présente Naimes : il n’y a pas à la cour meilleur vassal. Il dit au roi : « Vous l’avez entendu : le comte Roland est très irrité. Il est désigné pour

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