‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 135 sur 173 · III. LE TRAVAIL DE L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

III. LE TRAVAIL DE L'ÉCRIVAIN

l’arrière-garde : vous n'avez pas un baron qui puise se rien y changer. Donnez-lui l'arc tendu que vous tenez, et trouvez-lui des hommes pour le bien assister. »

Le roi donne l’arc et Roland le reçoit.

Contradictoire, a-t-on dit, que cette attitude de Roland, d’abord si fier dans sa réponse à Ganelon, puis, soudainement, si courroucé. Incohérente que cette attitude d’un preux, qu’on voit plein de bravoure dans tout le reste du poème, et qui s’irrite violemment, comme en font foi les paroles de Naimes, d’avoir été désigné pour une mission périlleuse. Mais comment méconnaître, si l’on y regarde de plus près, que la ferme résolution de Roland, au cours de cette scène, ne se dément pas un instant ? Oui, il accueille d’un cœur allègre Île « Ce sera mon fillâtre » de Ganelon. Mais en même temps — et c’est ce que le poète a marqué dans la laisse LX, l’une de ces « laisses similaires » dont nous aurons à expliquer le procédé — Roland a cru apercevoir, chez celui qui l’a désigné, une intention de l’éprouver, une sorte de doute et de défi. Et comme il ne peut supporter que ce Ganelon, qu’il a vu si lâche lorsqu'il l’a désigné pour l’ambassade, puisse tenir pour une sorte de revanche de l’envoyer à son tour au péril, sa fierté se mélange de colère : il crie son mépris à ce couard. Nulle contradiction. Et qu’on ne se méprenne pas non plus sur le sens des paroles de

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Naimes. Roland vient de demander impétueusement à Charlemagne de lui confier son arc; mais Charlemagne hésite à le lui remettre. « Vous l'avez entendu, dit alors Naimes à l’empereur, le comte Roland est très irrité. » Et la pensée complète du sage conseiller est celle-ci : « Roland est très irrité : donnez-lui donc satisfaction. » Quand il ajoute : « Le voilà désigné pour l’arrière-garde : vous n’avez pas un baron qui y puisse rien çchanger », ce n’est pas le moins du monde qu’il entende : « Roland est très irrité, mais personne ne peut le décharger de sa mission. » C’est ceci : « Je vois bien que vous êtes, vous, inquiet de cette désignation, mais il faut vous résigner. » Aussi conclut-1l en deux vers qu’on peut ainsi gloser : & Donnez-lui donc votre arc, puisqu'il le réclame; et vous, pour apaiser votre inquiétude, mettez à sa disposition des forces qui le placent à l’abri de tout danger. »

Pas une ombre d’incohérence, mais un langage serré, des effets ramassés, de puissants raccourcis. FRA + *

La rhétorique ne tient ici aucune place; mais le poète, visant à un effet qu’il sait, s'entend à mettre en œuvre les moyens qu’il y faut. Sa facon de conter peut de prime abord paraître rude et archaïque en comparaison de l’art subtil et raffiné qui a commencé à fleurir dans les romans courtois

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