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à partir de l’année 1150 environ; mais te n’est pas, dans le fond, moins habile; et sa robuste simplicité vaut bien tous les artifices du métier. Le roman de cour, ancêtre du roman moderne, exploite chez le lecteur le goût de l’inconnu. Le jeu est d’y multiplier les événements inattendus, de provoquer la surprise par l’imprévu des péripéties. Et pour mieux tenir leur public en haleine, les auteurs se plaisent même à Île dérouter
‘ils entament un épisode, puis l’interrompent brus-
quenient, suspendent leur récit et passent à un nouvel épisode, pour revenir ensuite au premier et raviver un intérêt qu'ils ne veulent pas laisser s’assoupir. Leur grand souci est de piquer la curiosité.
Il en va tout autrement dans la Chanson de Roland. Dès les premières laisses du poème, l’horizon se charge de menaces et le poète ne fait nul mystère des malheurs qui se préparent : il les annonce, il dit quels ils seront. Les Sarrasins envoient-ils des messagers à (Charlemagne d'avance on sait que c’est pour le tromper. Et de même dans le reste du poème. Charlemagne convoque-t-il son conseil pour délibérer sur les propositions de Marsille : d'avance on sait que Ganelon y sera, le mauvais conseiller et que, plus tard, il trahira. Ganelon est-il reçu par Marsille : d’avance on sait qu’ils vont « débattre la laide trahison ». Marsille entre-t-il dans la bataille : d'avance on
sait que Roland périra, que déjà des prodiges annoncent sa mort et que Charlemagne arrivera trop tard pour le secourir. La trahison de Ganelon livre-t-elle les Français aux coups des Sarrasins : d’avance on sait que le traître sera jugé à Aïixla-Chapelle et qu’il expiera. Aïnsi le poète dédaigne d’entretenir la préoccupation des événements à venir. Il ne recherche pas les effets de surprise et, pour intéresser, il ne compte pas plus sur l’inattendu que n’avaient fait jadis les poètes tragiques de la Grèce quand ils portaient sur la scène les destinées fameuses des Atrides ou des Labdacides,
Mais cette dernière comparaison, du fait même qu’elle vient à l’esprit, est un avertissement de ne pas prendre pour naïveté ce qui était calcul et intention réfléchie. Ces malheurs qui menacent, le lecteur, ou plutôt l’auditeur, en est averti : il sait qu’ils viendront, qu’ils se réaliseront; mais les acteurs, eux, ne les connaissent pas. Il arrive à ceux-ci de les pressentir, mais seulement d’un pressentiment obscur, comme Charlemagne au moment où Roland est désigné pour l’arrièregarde; et quand ils les pressentent, une sorte de nécessité, venue des circonstances ou du fond des âmes, leur impose d’aller à leur rencontre, de s'y exposer, d’en subir le choc fatal : car ni Roland, par exemple, obéissant aux commandements de l'honneur, ne saurait manquer de partir pour