III. LE TRAVAIL DE L'ÉCRIVAIN
de ralentir la marche du récit par des recommencements fastidieux et aussi de mal traduire le développement de l’action.
Contre le premier de ces inconvénients, l’auteur du poème, ainsi que tous les autres auteurs de chansons de geste, a bien pris, il est vrai, d’habiles précautions. Car, s’il répète, il varie; s’il ralentit, il n’arrête point. D’une laisse à l’autre, l’expression, côtoyant la précédente, ne se confond pas absolument avec elle; elle la rappelle sans la reproduire littéralement; elle la modifie par un léger décalage, parfois par un changement infime. L'idée elle-même, tout en revenant, se renouvelle en partie. Trois fois, par exemple, réapparaît la même question de Marsille : « Charles est si vieux! Quand donc cessera-t-il de guerroyer ? » Aux menues variantes près introduites dans les termes, elle demeure identique à elle-même. Mais,
- dans la réponse de Ganelon, trois fois répétée elle
aussi, et trois fois en des termes très semblables, intervient chaque fois un élément de pensée nouveau : le premier couplet est un éloge de Charlemagne; le second dénonce les soutiens de sa puissance, et d’abord son neveu; le- troisième, plus directement, porte au premier plan le nom de Roland. De même, quand Roland expire, les divers éléments de la scène viennent, un à un, à tour de rôle, en lumière plus vive : d’abord l’attituée du conquérant, étendu sur L 5ol dont
il est resté maître, tendant son gant droit vers | Dieu ; puis son mea culpa, le gant toujours tendu, et les anges qui descendent du ciel; puis les derniers regrets, la prière de recommandation, le gant recueilli par Gabriel, et l’âme du comte emportée au paradis, Ainsi l’action, conservant son mouvement, continue, pas à pas, à progresser.
Mais un second inconvénient subsiste. Le recours aux laisses similaires a le défaut de nuire au naturel : il crée une atmosphère molle et nébuleuse, où le dessin des événements perd de sa netteté, où la réalité s’estompe, se brouille et, jusqu'à un certain point, se déforme. Les six couplets de Marsille et de Ganelon se répondent deux à deux ; mais, allant par couples, chacun des couples est indépendant du précédent. Point de suite, par conséquent, point de développement continu. Le recommencement rompt le fil de l’entretien. Et sans doute la vérité foncière de la scène n'y subit-elle point de dommage : l’insistance de Marsille, la prudence de Ganelon, le lent acheminement vers un terrain d'accord, c’est bien ainsi qu’on imagine la marche de la ténébreuse tractation : attitudes, sentiments, tout est juste. Mais il est incontestable que jamais, dans la réalité, conversation n’a ressemblé par son allure à celle de Marsille et de Ganelon; jamais interlocuteurs n’ont ainsi dialogué; jamais négociation ne s’est déroulée sous pareille forme.
- Or, ces défauts du procédé, le poète du Roland ne les a pas sentis comme une gêne, parce que sa
conception de l’effet littéraire le portait beaucoup moins à suivre les événements dans la continuité
de leur succession qu’à s’attarder aux circons-
tances les plus importantes et les plus poignantes du drame. L'emploi des laisses similaires lui en a fourni un moyen. Il lui permettait d’insister sur la scène de son choix : le conseil tenu par les Sarrasins pour se débarrasser de Charlemagne, ou bien la négociation de Marsille avec Ganelon, ou bien la querelle d'Olivier et de Roland, ou bien les adieux de Roland à Durendal, ou bien le deuil de Charlemagne quand il retrouve à Roncevaux le corps de son neveu. Alors, en pareille occasion, à l’heure des grands efforts, des décisions irréparables où des douleurs suprêmes, les laisses redoublées viennent produire leur effet pathétique. Elles s’avancent, pleines, fortes, irrésistibles; elles travaillent les imaginations; elles y enfoncent, par exemple, la vision de ce Marsille rempli d’obscur effroi : « Charles est si vieux ! Quand donc cessera-t-il de guerroyer ? » Elles y gravent la vision de Roland mourant face à l’Espagne, son gant, droit ingénument et magnifiquement tendu vers Dieu, au milieu d’un chœur d’archanges. Et si on se les représente,-ces laisses, débitées, comme elles l’étaient en effet, d’une voix chantante, avec un accompagnement de vielle, on