III. LE TRAVAIL DE L'ÉCRIVAIN
dans les personnages ou suggérées par les événements, tant de notions ou de tendances, La Chanson de Roland est peut-être la peinture la plus expressive que nous possédions de la physionomie morale du siècle où elle a paru; elle tire sa force des grands souffles qui la traversent ; et les images qu’elle offre sourdent d’une imagination commandée par une pensée. — Pourtant, en quel endroit du poème saisirait-on une seule de ces idées en sa forme abstraite et pure? L'auteur, aussi éloigné que possible de l’intellectualisme, pensait, en intuitif. Les idées, il ne les concevait pas autrement qu’engagées dans le concret, qu’exprimées par des images; et c’est ainsi qu’elles se présentent dans son poème, mystérieuses animatrices de l’œuvre, revêtues du vêtement des apparences matérielles, sous lesquelles il faut savoir les reconnaître. | Cet éloignement pour l’abstraction, si sensible dans la conception d’ensemble de l’œuvre, se manifeste également dans l'attitude littéraire de l'écrivain. Expliquer, c’est raisonner : jamais l’auteur n’explique. Il montre. Tout se passe comme s’il n’avait pas eu de plus grande préoccupation que de se retrancher de son œuvre, comme s’il avait redouté de déformer la réalité en l’analysant, de la meurtrir en la disséquant, comme s’il avait voulu, avant tout, lui conserver la fraîcheur de la vie. En fait, dramaturge autant que roman-
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cier, il l’a transportée, intacte, riche de ses couleurs naturelles et de son mouvement, sur une scène où, dans un décor approprié, des personnages agissent et parlent, sans que jamais il intervienne personnellement par une glose interprétative. Rien qui marque les articulations de son récit; rien qui marque, au cours de sa narration, l’eñchaînement logique des événements, des idées ou des sentiments : nul éclaircissement ; une extrême parcimonie dans l’emploi des moyens syntaxiques, conjonctions ou temps de la conjugaison.
Mais l’impression de naïveté que donne, à première lecture, une œuvre ainsi conduite, est trompeuse et ne saurait longtemps subsister. Un art qui se dissimule n’en est pas moins un art, un art peut-être très raffiné; et c’est de quoi l’on se persuade davantage À mesure qu'on progresse dans l’étude du poème,
Œuvre singulière, étrangement complexe en son apparente simplicité, la Chanson de Roland pose des problèmes qui ne sont pas tous résolus. Elle mérite l’effort qu’on peut dépenser à tâcher de les résoudre. C’est une création riche de substance, où s'unissent les principes actifs du rêve et de la réalité, le sens du divin et celui de l’humain: Elle souffre, aux regards- du lecteur moderne, de ne nous être parvenue que dans un manuscrit de médiocre qualité, d’avoir été écrite en une langue difficile à comprendre aujourd’hui