QUATRIÈME PARTIE
Le xrr° siècle a inventé cet adage : « Ramenez les Charlemagnes, vous ramènerez les Rolands », entendant par là que les bons maîtres font les bons serviteurs. Mais la même formule pourrait aussi justement servir à traduire cette idée d’ordre
- littéraire : « Point de rôle pour Roland dans la
poésie s’il n’y en a pas un, tout d’abord, pour Charlemagne. » Abolissez le personnage de Charlemagne, dissipez cette atmosphère morale où il a vécu à un certain moment de la tradition, faites passer au pays des rêves évanouis la notion de cet empire sacré qui commande, au nom de Dieu,
l’obéissance absolue, l’esprit d’abnégation, l’ap-
pétit du sacrifice, il ne reste plus rien pour
orienter l’héroïsme des Turpin, des Olivier, des
Roland : les âmes de ces chevaliers se dissipent dans le néant; elles se vident, ombres pâles et vaines, de tout leur potentiel poétique.
Le personnage légendaire de Charlemagne n’a pu garder son prestige dans l’imagination du public qu’autant que duraient les conditions spirituelles où il s'était formé. Il avait été conçu
dans son rôle d’élu de Dieu au temps de is grande » exaltation mystique d’où sortit la première croi- : sade. Quand l’idée d’une catholicité triomphante, au service de laquelle tous devaient accourir, commença à baisser dans les consciences, on cessa du même coup de comprendre dans la plénitude de leur signification primitive les héros de roman conçus à l’époque d’enthousiasmes périmés. Un homme de la fin du xn° siècle ne pensait plus comme un homme de la fin du xI°. L/idéal reli- gieux et chevaleresque qui dominait aux alentours de l’an 1200 était profondément différent, malgré la persistance d’une certaine foi, de celui qui avait inspiré les barons de l’an 1100. L'esprit mondain, qui avait commencé à s’introduire dans les cours de France aux environs de 1150, avait tout envahi, tout conquis, tout transformé. La religion, comme le sentiment de l’honneur, en avait reçu une orientation très nouvelle, Quand nee fut canonisé, en 1165, il ne restait À peu près rien dans la foi populaire du grand rêve mystique qui l'avait soulevée au premier temps des croisades. Le personnage, en conquérant la sainteté officielle, entrait dans la série des cultes qui. tecueillent plus de soins attentifs que de transports fervents. Tranchons le mot : le Charlemagne légendaire imaginé par. les conte ait d’'Urbain II n'était plus guère intelligible aux contemporains de Philippe- Auguste.
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À mesure que la physionomie du grand empereur chrétien perdait de son expression mystique, le portrait de Roland, lui aussi, s’altérait et se figeait. Ce.qu’il y avait eu originairement dans le personnage de nuances étudiées, de vertu raffinée, d’héroïsme infiniment noble, cessa d’être ressenti en sa distinction native. On remarqua beaucoup moins les délicatesses d’une Âme passionnée pour le service de son seigneur et de son Dieu, fermée à toutes les tentations, éprise des formes les plus rares et les plus ardues de l’idéal, que les traits appuyés d’un visage fier et rude. Roland, psychologiquement très simplifié, n’apparut plus à distance que comme une sorte de prodige de force et de vaillance, un champion forcené de l’honneur, l’effroi des mécréants : vision brutale et vulgaire, dont eût frémi le génie hautain du poète qui avait conçu la première idée du héros.
Cette déchéance s’observe dans les re tions dont le texte primitif de la Chanson de Roland fut l’objet au cours du xr° et du xIrI° siè-’ cle, La première se produisit probablement entre les années 1170 et 1200. C'était le temps où le système d’assonances qui fonctionnait vers l’an 1100 commençait à n'être plus satisfaisant, n1 au point de vue phonétique, en raison de l’évolution de la langue; ni au jugement d’un goût devenu” plus exigeant, et curieux, en matière de versification, de formes rigoureusement exactes. C’était aussi
le temps de la grande vogue des romans d’aventure, qui avaient répandu dans le public l'amour d’un style plus fluide, des descriptions colorées, des épisodes galants. La Chanson de Roland fut alors, une première fois, récrite de bout en bout en strophes monorimes; et, « par la même occasion, le style, le ton, toutes les allures en furent modifiées : remaniement de certaines scènes, invention de scènes nouvelles, emploi d’ingrédients romanesques plus conformes au goût du jour, ce fut une entreprise poussée à fond de complète remise à neuf » (J. Bédier). Cet état nouveau du poème est représenté par le texte de deux manuscrits, l’un de Châteauroux, l’autre de Venise. Vieilli à son tour, l’ouvrage, au cours du xi1° siècle, fut encore une fois remanié et se présenta sous une forme que nous ont conservée divers manuscrits de Paris, de Cambridge et de Lyon. Ce fut, en français et en vers, son dernier avatar. En ‘prose, et toujours en français, la légende de Roland devait encore être reprise en plusieurs ouvrages du xv° siècle : dans le roman de Galien, dans les Conquestes de Charlemagne de David Aubert, dans Charlemagne et Anseis, dans le Figrabras de 1478, etc., plates et insipides compositions ser ont conduit la vieille tradition
épique jusqu'aux banalités de la FREE bleue,
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fa ittérature de la France fut, au xr1° siècle, la grande initiatrice des littératures voisines : de toutes les œuvres qui servirent alors de modèle à l'étranger aucune ne se répandit aussi largement que la Chanson de Roland. L/ Allemagne, la Scandinavie, les Galles, l’Angleterre, les Pays-Bas, la Provence, l'Espagne, l'Italie, partout, sous une forme ou sous une autre, on vit le poème pénétrer, s'imposer et conquérir les auditoires.
Il est assez remarquable que plusieurs adaptations étrangères de l’œuvre reproduisent avec une parfaite fidélité l’esprit de la plus ancienne chanson française. En Allemagne, par exemple, le prêtre Conrad, auteur du Ruolandes Liet, a fort bien rendu, vers 1160, le double caractère militaire et religieux de la version qui nous est aujourd’hui connue par le manuscrit d'Oxford : tout au plus pourrait-on lui reprocher d’avoir laissé un peu trop paraître, dans sa façon de rendre les choses, ses tendances d'homme d’Église. La traduction de la Chanson de Roland en prose norvégienne que contient la Karlamagnussaga, et qui fut exécutée entre 1230 et 1250, est également très exacte, beaucoup plus exacte, étant une traduction, que lPadaptation du Ruolandes Lapt, et ne présente que le défaut d’être écourtée sur la fin, Si des
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imitations plus tardives ont pris pour point de . départ des versions plus récentes de la légende, c’est en se conformant à des modèles français et sans responsabilité, par conséquent, pour les adaptateurs. On peut dire qu’en général l'étranger n’a fait que suivre les courbes de la tradition telle qu'elle se développait en France, sans guère y mêler du sien.
Deux pays, cependant, font exception à cette règle : l'Espagne et l’Italie. En Espagne, de bonne heure, l’esprit national protesta contre la fiction d’une conquête du pays attribuée par les récits français à Charlemagne : on leur opposa l’histoire authentique ; on leur opposa, plus tard, des poèmes qui commencèrent à se répandre au xI° siècle et où l’on voyait les Espagnols, alliés aux Sarrasins, bouter le Français hors d’Espagne, comme si, deux siècles plus tôt, les Sarrasins n’avaient pas encore été, pour les chrétiens d’Espagne aussi bien que pour les Français, l’ennemi commun. Mais ni les poèmes français colportés en Espagne, ni les poèmes espagnols suscités par ces poèmes français ne furent de grande conséquence hors d'Espagne. Et c’est le cas de l'Italie, beaucoup plus intéressant, qui doit retenir l’attention. ,
C’est là, en effet, que Roland connut, hors de France, sa plus grande célébrité. La plupart des poèmes de la geste du Roi, geste à laquelle se
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rattache la Chanson de Roland, ont obtenu dans la péninsule un immense succès. L'histoire de Roland y était fameuse entre toutes. Les vitraux de la cathédrale de Chartres où l’on voit figurés les exploits du paladin, n’étaient pas encore fondus, il s’en faut, quand, au xx1° siècle, vers l’année 1150, les statues de Roland et de son come pagnon Olivier vinrent prendre place au portail de la cathédrale de Vérone. En 1178, dans la cathédrale de Brindisi, un mosaiïste représentait sur le pavement de la nef, une série de scènes inspirées par le souvenir des grandes actions dé Turpin, d'Olivier et de Roland pendant la bataille de Roncevaux. Le texte qui, après celui d'Oxford, représente le plus fidèlement le plus ancien état connu de la Chanson, se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque Saint-Marc, à Venise, et c’est un remaniement en dialecte franco-italien qui fut exécuté aux environs de l’année 1230 dans la région lombarde.
La légende de Roland se propagea en Italie d’abord sous la forme qué lui avaient donnée les poèmes français et grâce à ces poèmes même. Les jongleurs indigènes se contentaient -d’introduire dans les textes français les quelques modifications phonétiques que paraissait exiger la commodité de leurs compatriotes, en usant de cette langue cotiposite qu’on a appelée le franco-italien. Mais, à mesure que la faveur publique se portait davan-
ss 1£ 14 tage vers les contes venus Se cet engouement sollicitait plus vivement l’inspiration de poètes originaux. * Vers l’année 1350, un auteur padouan, dont on ignore le nom, s’est mis à composer une chanson | de geste nouvelle, intitulée l’Entrée d'Espagne. Mettant à profit ce qu’il avait lu notamment dans la Chanson de Roland, dans Mainet, dans les Quatre fils Aymon, dans Girard de Vienne, dans Girard de Roussillon, dans les Saisnes, dans la Reine Sibile, mais donnant en même temps carrière à sa faculté créatrice, il a entrepris, dans Pétrange parler franco-italien, de donner une sorte de prologue à la Chanson de Roland. I] a pris pour tâche de raconter comment s'étaient employées : les sept années pendant lesquelles Charlemagne, selon ce dernier poème, avait guerroyé en Espagne avant que le roi Marsille se décidât à demander la paix. Et c’est Roland qui, dans son poème comme dans la Chanson de Roland, est le protagoniste. C’est lui qui, tuant Ferragu après un combat de trois jours, contribue plus qu'aucun autre à la prise de Najera. C’est lui qui, de sa propre autorité, s'empare de la ville de Noble. C’est lui qui, blessé de la sévérité de Charles à son égard après cette initiative, entreprend en Orient une série de brillantes conquêtes. C’est lui qui, à son retour, est accueilli avec des transports d'enthousiasme devant Pampelune, que (Charlemagne assiège
ee vainement depuis des mois et qu’on désespère de réduire sans le secours de son neveu.
Ainsi, en plein milieu du xiv° siècle, refleurissait en Lombardie la sève qui avait nourri la première épopée française consacrée à Roland. La même pensée de pieuse édification s’y retrouvait, tournée vers Jésus-Christ et vers l’apôtre saint Jacques, et qui présentait Roland comme le parangon des vertus chrétiennes et chevaleresques. Car tel est le dessein déclaré de l’ouvrage : Roland y est donné comme le champion de la chrétienté. Sa piété s’y manifeste par ses prières, ses sermons, ses conquêtes en Orient, lesquelles, entreprises d’abord pour des raisons très profanes, tournent finalement au bénéfice de la vraie religion. Et il faut convenir que l’auteur, tâchant de donner de l’unité à son poème par cet emploi de l'élément religieux, s’est dépensé en efforts méri-
toires, qu’il 4 même fait preuve d’un incontestable
talent : il a su se tenir dans la tradition et, jusqu’à un certain point, dans l’esprit des modèles primitifs. N’empêche que sa rhétorique était supérieure à sa foi et que la nature véritable de son inspiration le mettait assez loin des vieux maîtres.
Dans l’antique poème d'Oxford, ni les farmes de
Charlemagne, n1 les mouvements de son affiction, ni ses brusqueries autoritaires ne diminuaient la haute majesté de sa physionomie. Il suffit d’observer, dans l’Entrée d’Espagne, ses crises d’at-
tendrissement sénile ou ses accès de brutalité pour. comprendre qu’il a gravement dégénéré. Le chef magnifique de la chevalerie chrétienne n’est plus lui-même. Et la médiocrité de sa nouvelle incarnation, qui dénonce, dans là conception du sujet, l'insuffisance du poète épigone, fait présager que le rôle du neveu perdra en proportion de celui de l'oncle. En fait, dans la Chanson de Roland, il n'est aucune des faiblesses du héros, orgueil, obstination, qui ne concoure comme telle à son apothéose ; il n’est aucun des traits de sa religion qui né soit exactement fapporté au souci de peindre en lui un martyr. L'Enirée d'Espagne, en dépit des intentions de l’auteur, présente les choses bien différemment. Le caractère religieux attribué au personnage de Roland est fort artificiel, très extérieur, et le ton de prédicant qu’affecte le héros ne suffit pas à lui conférer la sainteté. Les circonstances qui l’écartent un temps de l’empereur quand, après la prise de Noble, dont 1l s’est emparé sans ordre, Charles le frappe au visage, ont été inventées mal à propos, à la sollicitation d’un vers de la Chanson de Roland maladroitement exploité, et ruinent l’idée fondamentale de la geste d’une confiance absolue de Charlemagne en Rolaud, d’un- loyalisme sans défaillance de Roland à l’égard de Charlemagne. Ce nouveau Roland oublie un peu trop ce qu’il doit à son suzerain et à sa religion. Aussi bien
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a-t-on eu raison, à certains égards, de dire que
la tendance propre de l’auteur était de peindre un état de civilisation courtoisé qui forme pour ainsi dire l’arrière-plan des scènes religieuses ou guerrières empruntées aux vieilles CRD françaises. Mais c’est ce qui peut aussi s'exprimer en ces termes-c1 : du poème de l’Entrée d'Espagne l'âme du premier Roland ‘a disparu, désormais incomprise, désormais morte sur la terre; et morte était-elle parce que morte était l’idée mystique dont elle avait vécu, l’idée que la bravoure la plus folle est, en dépit des estimations humaines, une garantie infaillible de salut, du moment qu’elle s'emploie pour le service du roi, qui est le service du Christ.
Les grands sujets fatiguent et l’on s’en délasse par le rire. Plus Roland s’installait fermement dans sa gloire de champion herculéen, et moins le public accompagnait de ses applaudissements. Le populaire pouvait encore prêter une attention candide à des contes mirifiques, à la peinture d’une bravoure grossièrement outrée : les délicats ne suivaient plus. L’Entrée d’Espagne, que son auteur avait laissée inachevée, fut continuée par Nicolas de Vérone dans la même langue francoitalienne “:-preuve du succès qu'avait bbtenu la tentative du Padouan. Le poème fournit, en outre, leur point de départ à plusieurs œuvres en pure langue italienne qui ont apparu dans la seconde
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299 LES DESTINÉES DE L'ŒUVRE fe
moitié du xrv° siècle environ : une Spagna en. vers et une Spagna en prose, originaires de la. région toscane, et un Viaggio di Carlo Magno in Ispagna, en prose, qui a dû être composé en Lombardie. Or, l’auteur de la Spagna en vers, tout en reprenant la tradition de l’Entrée d’Esbagne, en a modifié l’esprit de telle sorte que la ligne des anciennes épopées s’est trouvée déviée plus que jamais. Il est le premier à avoir introduit, dans le rôle de Roland, un élément comique et à s'être servi éventuellement du héros pour amuser son public, Il a inauguré dans la conception du personnage une tendance particulière à la poésie chevaleresque italienne du xv° et du xvI* siècle, que traverse « un souffle de fantaisie hardie et d’aimable folie ».
L'auteur de la Spagna en vers s’adressait à des auditoires plébéiens. C’est avec des poètes de cour que l’idée parodique a définitivement dérivé les anciens courants épiques vers de nouvelles destinées. Le Morgante de Pulci marque, en l’année 1485, le moment où la veine des écrivains italiens s’est décidément développée, en ce qui concerne Roland, vers la caricature et le burlesque. Il peut bien se faire que Pulci, en imaginant son épopée bouffonne, n’ait pas été dominé par l’irrespect ; il se peut que son humeur railleuse n’en ait et qu'aux inventions grossières ou ridicules des chanteurs de place publique et qu’il ait conservé
sincèrement, au fond de lui-même, l'estime des » chansons de geste qui le méritaient. Mais il n’en a pas moins lancé le type d’un Roland qui prête à rire; et pour se faire une idée de la façon dont il a repris les thèmes anciens, il n’est que de lire sa version de la mort du paladin et de voir comment, à l’instant le plus pathétique, il fait intervenir, par un singulier mélange de l’héroïque et du trivial, le souvenir des deux géants grotesques Morgante et Margutte.
De même que Pulci en Toscane, de même Boiardo, en Lombardie, vers le même temps, c’est-à-dire entre 1482 et 1494, infligeait au personnage de Roland une déformation profonde, mais d’une autre sorte. De l’austère chevalier, de celui qui n’avait vécu que pour le service des armes, de celui qui, en mourant, n’avait trouvé, au milieu des regrets qui l’assaillaient, ni le souffle d’une parole, ni l’ombre d’un souvenir à l'adresse de la belle Aude, sa fiancée, Boiardo a fait un cavalier à la mode des romans arthuriens, fermé aux préoccupations religieuses, profondément indifférent, désormais, à l’idée de la guerre sainte dirigée contre les Sarrasins, mais assujetti en revanche; à l’idéal mondain qui commande d'aimer les dames et de ne rechercher la gloire des belles prouesses que pour les servir, leur plaire et les gagner. A cette peinture de son Roland amourgux le poète a mis sans doute plus de fan-
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taisie légère que de malice et il ne faisait qu’exploiter, sans irrévérence déclarée à l'égard de la tradition ancienne, une idée plaisante par son imprévu et sa nouveauté. Pourtant, d’avoir imaginé Roland aux prises avec l’amour et de s’être amusé à ce jeu, si innocent qu’on le veuille, c'était l’amorce d'aventures nouvelles qui devaient, pour des siècles, en France même, et dans toute l’Europe, aussi bien qu’en Italie, rejeter dans le plus noir oubli le souvenir du Roland primitif pour ne plus laisser subsister, sous son nom, qu’une image fort éloignée de celle qu’avaient dessinée les plus anciens poèt?s.
En effet, Boiardo étant mort en 1404, laissant son Roland amoureux inachevé, un autre poète, un poète de grand souffle, entreprit de donner à l’œuvre de son devancier une suite et une fin qui parurent en 1516 sous le titre de Roland furieux : c'était l’Arioste. Si Boiardo avait conçu la fiction piquante d’un Roland amoureux d’une Sarrasine, et d’une Sarrasine coquette, il l'avait exploitée avec esprit, se divertissant de la rencontre du plus glorieux des guerriers avec la plus féminine des femmes, mais, malgré quelques sourires, sans bafouer son héros. La manière dont l’Arioste à repris ce thème aggrave singulièrement le cas de Roland. Boiardo l’avait imaginé conquis par une légère Sarrasine : l’Arioste est allé jusqu’au boul de la donnée. Si ce preux, ce pur, ce chaste, s'était
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… montré assez faible à l'égard de l’amour pour choisir, non pas une femme de sa religion, mais une païenne, non pas une femme de fière vertu, mais la beauté la plus astucieuse, on pouvaït tirer de là des effets plus vifs que dans le Roland amoureux. Dans le poème de l’Arioste, la fascinatrice, la redoutable païenne, Angélique la paradoxalement nommée, met, avec une froide ingénuité, le comble à l’exaspération de Roland. Indifférente, elle soulève sur ses pas l’ardeur des plus valeureux cavaliers; mais, un beau jour, frappée de cet amour dont elle se moquait, elle s’éprend d’un obscur soldat, sarrasin comme elle, auquel elle se livre avec les transports de la passion la moins contrôlée. L’orgueilleuse a cédé au plus effacé des hommes qui l’eût désirée, mais dont la jeunesse et la beauté l’ont bouleversée. Roland l’apprend. Mille inscriptions, répétées sur les troncs d’arbres et sur les rochers, publient la félicité dont ont joui les deux amants dans la simplicité d’un paradis campagnard. La jalousie, une jalousie comme il en peut sévir dans une âme de feu, s'empare du grand paladin et le dévore. Elle s’enfle jusqu’à la démence, jusqu’à la fureur. Le terrible champion, assoiffé de vengeance, se déchaîne comme une brute, ravage le pays, pile, tue, massacre et promène sa rage dévastatrice à
L travers la France et l'Espagne, et jusqu’en Afrique : curieux spectacle à mettre en pendant
avec les scènes où le champion de la chrétienté … opposait à l’agresseur sarrasin, dans les gorges de « Roncevaux, l’héroïsme de son cœur sublime. La raison, finalement, lui revient : elle lui revient à la suite d’une circonstance qui ajoute à l’effet malicieux de la parodie le piment du fabliau. La raison de Roland, c’est un drôle facétieux qui la retrouve, par là-haut, dans la lune, au magasin des objets perdus, au fond d’une fiole : il la ramène sur terre, fait respirer le flacon à Roland, qui, en le humant, redevient le preux respecté qu’il était tout d’abord, mais qui, ayant reconquis sa dignité, perd son intérêt aux yeux du lecteur et ne tient plus dans le roman qu’un rôle de second plan.
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Cette histoire de la légende de Roland en Italie, retracée ici à traits grossiers, est indispensable à connaître pour comprendre comment la tradition littéraire relative au héros a évolué en France même.
Tandis que, dans le pays où était née la Chanson de Roland, la puissante mais archaïque version du xI° siècle s'était effacée devant de médiocres Temaniements, tandis que s’y insinuaient, en parasites destructeurs, les lieux communs de la description guerrière et de l’aventure
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galante, voici que des renouvellements d’une étrange saveur, d’une fantaisie entraînante, venaient de Lombardie et, à la place d'œuvres vieillies ou abâtardies, offraient à l’imagination la fête des jeux d’esprit les plus gais. Au lieu de Pantique Chanson de Roland, au lieu de ses dérivés plus ou moins fades, ce que le public lettré français des XV° et XVI° siècles connut exclusivement, ce furent les tardives floraisons italiennes de la vieille légende. Le poème de Pulci était traduit en français dès 1519; celui de Boiardo, dès 1549; et de 1543 à 1580, on voyait paraître du Roland furieux les deux traductions en prose de Jean des Gouttes et de Nicolas Chappuys, et les trois traductions partielles en vers de Jean Fornier, de Nicolas Rapin et de Jean de Boessière, sans compter les imitations de Desportes, de Mellin de Saint-Gelays, de Baïf et de Louis d'Orléans. Au xvrr° siècle, Boiardo était traduit par François * de Rosset; l’Arioste, par le même Rosset et, soixante-dix années plus tard, par Madeleine Poisson, tandis que deux tragédies de Mairet et de Quinault, toujours sous l'influence de l’Arioste, portaient la légende de Roland sur le théâtre. Au xvirr® siècle, Boiardo était traduit … par Le Sage, et l’Arioste l’était, à six reprises * au moins, par J.-B. de Mirabaud, par d’Ussieux, * par Cavailhon, par Tressan, par Dupont de — Nemours, par Framery et Panckoucke
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. Pendant ce temps, la vieille Chanson de Roland avait complètement disparu : personne ne la con naissait plus. On n’ignorait point qu’elle eût existé : les mentions qu’on en trouvait dans les # littératures latine et française du moyen âge étaient là pour l’enseigner ; et les moins informés de ces littérateurs savaient par les historiens, qui allaient répétant le témoignage de Guillaume de Malmesbury et de ses successeurs, que la Chanson passait pour avoir été chantée à Hastings en 1066, Quant au sujet du poème, on croyait pouvoir s’en” former une idée approximative d’après la Chronique du pseudo-Turpin, où était racontée l’affaire de Roncevaux. Mais de dire ce que ce poème avait été au juste on était fort empêché. En 1643, Mézeray, ayant à parler de Roland dans son Histoire de France, ne trouvait à citer aucune autorité nationale et il intitulait son personnage l’Achille français, « si dignement chanté, ajou-! tait-1l, par l’Arioste, l' Homère italien ». Les connaissances des lettrés du xvir° siècle sur ce sujet ne valaient pas mieux que les siennes, Les deux livraisons de la Bibliothèque des romans que le“ marquis de Paulmy publia à la fin de l’année 1777 contenaient une histoire poétique de Roland pour laquelle avaient été mis à contribution quelques textes français assez tardifs, les romans de Girard de Vienne, des Quatre fils Aymon, de Galien, de Figrabras, maïs où l’on avait également.