‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 154 sur 173 · CE ED · texte numérisé non relu

CE ED

c’est l’année 10912, où M. Joseph Bédier publia le tome III de ses Légendes épiques.

Il est curieux de voir comme des idées, simples et raisonnables, qui s'étaient manifestées sporadiquement dans la première moitié du x1ix° siècle, avaient été balayées par le cours impétueux des théories de Fauriel et de ses successeurs.

I1 ne manquait pourtant pas de pénétration dans ces lignes, d’ailleurs bien lourdes, que Charles- Frédéric Schlegel écrivait en 1815 sur la Chanson de Roland, sans la connaître autrement que par l’adaptation allemande du prêtre Conrad t :

Ils (les Normands) paraissent avoir surtout traité avec plaisir l’histoire de Charlemagne, à laquelle ils ont donné la forme d’un poème héroïque. Le vrai historique dans cette histoire, la bataille de Roncevaux, où l’ärmée des Francs fut attaquée à l’improviste par les Arabes et les Espagnols et éprouva une défaite complète, où Roland mourut en héros, fut plutôt un événement malheureux que glorieux pour Charles et pour les Francs. Si le souvenir de cette journée est resté cher à la mémoire du peuple et est devenu de très bonne heure un sujet de prédilection pour la poésie, c’est probablement parce que, malgré la perte de cette bataille, Charles réussit complètement à arrêter les progrès des Arabes et même à établir au delà des Pyrénées des points de fortification qui devaient servir de boulevard commun à l'Occident tout entier. Le point de vue chrétien sous lequel on envisageait

1. Histoire de la littérature ancienne et moderne, traduction Duckett, t. I, p. 368.

bc ét dla: 4 > db dE

cet événement en fut d’ailleurs la principale cause. Ces chevaliers avaient succombé dans le combat qu'ils avaient soutenu contre les ennemis du christianisme : ainsi, encore qu'ils eussent.été vaincus sur la terre, la palme de la victoire céleste ne les attendait pas moins dans les cieux. Ils étaient morts en héros pour la cause de Dieu, on les regardait donc comme des martyrs. C’est incontestablement dans cet esprit qu’a été conçu l’ancien chant de Roland, dont il est si souvent fait mention, et dont les Normands se servaient pour exciter leurs guerriers au combat ; car, sans cette consolation céleste, un triste chant de mort n’eût guère été propre à animer le courage des guerriers

* au moment de la bataille. A l’époque des croisades, l’histoire des hauts faits de Charles, de la bataille de Roncevaux et de la mort de Roland fut présentée sous la forme d’une croisade, afin d’exposer aux yeux des chevaliers et des croisés du temps un modèle, l'exemple fait pour leur inspirer de l'enthousiasme.

En France, traitant d’une plume rapide la question des romans de chevalerie, Daunou, en 1824 1, avait trouvé tout naturel de chercher l'explication de leur naissance, non pas au temps de Charlemagne, mais au temps où on les voit apparaître dans les manuscrits; « et puisque c'étaient des romans de chevalerie, il les croyait solidaires du développement, encore tout nouveau au xnr° siècle, de l’esprit chevaleresque; et puis-

# Histoire ittéyaire de a France, t. XVI, Discours bréliminaire,

En AL

qu’ils étaient contemporains des croisades, il supposait que les croisades avaient contribué, plus : qu'aucune autre cause, à en répandre le goût, ‘voire à les susciter 1. »

Quand la Chanson de Roland, que Daunou ne connaissait pas, eût été retrouvée, quand déjà les théories de Fauriel s'étaient imposées, Génin, en 1850, avait vivement réagi contre l’idée que le. poème se serait formé « des débris assemblés de vieux chants populaires », raillant cet étrange retournement de l’axiome de Beaumarchais que tout finit par des chansons, et s'amusant à cette réflexion qu’ « il serait aussi raisonnable de sou- - tenir que, dans l’ordre physique, les chevaux ont dû commencer par être des lapins, et les lapins des rats ».

Chez Génin, l’idée, plaisamment exprimée, que la formation d’épopées À partir de chants lyriques était inconcevable; chez Daunou, l’idée que les chansons de geste avaient dû naître au temps de Philippe I et de ses successeurs; chez Schlegel, l’idée que la notion de martyr appliquée, dans le poème, aux héros d’une guerre sainte. les plaçait dans la dépendance des principes dont s’inspirèrent les premières croisades : c’étaient autant de conceptions qui s’opposaient, avant ou après la lettre, aux théories des origines anciennes de l'épopée française.

Page 1