‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 26 sur 173 · II. LES ORIGINES DU POÈME · texte numérisé non relu

II. LES ORIGINES DU POÈME

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ce moment-là elle n’avait pas encore fourni longue carrière. L.

L'état de la langue que parlait le poète, faute de points de comparaison, re saurait, À cet égard, fournir d’indication certaine. Les faits qui relèvent de l’archéologie ne sont pas non plus très instructifs. Il est difficile d'exploiter les renseignements fournis par le texte sur l’armement des guerriers et leur costume. À partir de quelle date au juste a-t-on commencé à revêtir le genre de haubert que décrit le poème : haubert à ventaille, garni de mailles, sur lequel se laçait le heaume et que l’armature métallique faisait paraître blanc? De quand peut-on dater l’apparition du heaume à nasal, orné d’une gemme ou d’une escarboucle ? De quand, celle du bouclier à quartiers coloriés et peints de fleurs ? Tout au plus peut-on remarquer qu'ici les chevaliers portent une lance dont ils appuient le coup en chargeant, sans la lâcher, et que cet usage paraît postérieur à celui qu’on observe sur la tapisserie de Bayeux — elle-même mal datée, mais en tout cas plus récente que l’année 1066 — où la lance, moins lourde, est le plus souvent projetée comme un

trait.

Les traces, plus ou moins nettes, de certains

n faits historiques permettent de se former une idée “ un peu plus précise des temps. Que le titre

nd” « almaçur », porté par tel Sarrasin dans la

Chanson, représente la déformation d'un nom propre, celui du célèbre .Al Mansor, lequel mourut en 097 ; que Richard le Vieux, chef des Normands, qui fait partie du conseil de Charlemagne et combat dans son armée, soit généralement considéré par les historiens comme ayant un prototype historique en la personne de Richard le Vieux, duc de Normandie, lequel porta ce titre de 9043 à 996 : ce sont des faits qui ne conduisent que jusqu’au seuil du x1° siècle. Mais il en est d’autres qui invitent à descendre sensiblement plus bas dans le cours des ans. La prise de Jérusalem par Valdabrun, qui aurait violé le Temple de Salomon et mis le patriarche à mort, semble répondre, dans le poème, à des événements de l’année 1010, alors qu’en eftet les Turcs et les Sarrasins violèrent le Saint-Sépulcre et firent périr le patriarche de Jérusalem dans les tortures. Si, dans la Chanson, les Bretons se trouvent rangés sous la bannière impériale, il semble qu’il faille l’expliquer par la place qu’ils prirent dans la vie politique et militaire de l’Europe après l’année 1050, au temps de Guillaume le Conquérant et, plus tard, au temps de la Première Croisade.

C’est surtout l'influence de cette Première Croisade que semble attester, çà et là, l’emploi de certains noms propres.

Assurément, l’auteur du poème n’était pas un

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chroniqueur, mais un romancier. Il ne recherchait

pas et peut-être évitait-1il prudemment la précision

géographique et historique. Les personnages et

les noms des Sarrasins qu’il a mis en scène ont été inventés par lui au gré d’une imagination qui recherchait simplement le pittoresque. Puisant, tantôt dans la Bible, tantôt dans la légende antique, tantôt dans les traditions de l’âge postclassique, il a créé, par exemple, un Chernuble chevelu et prodigieusement musclé qui fait penser à Absalon et à Samson ; ou encore un Priamun qui rappelle le Priam de Troie ; ou encore un Abisme, qui porte le nom des gouffres infernaux. Les peuples qu’il énumère n’ont existé, en partie, que dans le monde de la fantaisie. Il a représenté les uns pourvus de larges oreilles, les autres couverts de soies de porcs, d’autres encore aboyant comme des chiens, à l’imitation de ces monstres que décrivaient les livres relatifs aux merveilles de l’Orient. Il a tiré de la Bible les noms de Dathan et d’Abiron, dont le Sarrasin Falsaron occupait la terre. Il a représenté l’Éthiopie, conformément à la légende, comme le pays des démons. Et ces traits suffisent à montrer combien il se sentait peu lié par l’histoire.

Mais il n’en est que plus remarquable qu’en ce qui concerne l'Orient, il ait possédé et manifesté

par endroits des connaissances assez particulières

et qui n’ont dû commencer à se répandre dans

les pays occidentaux qu'après l’expérience de la Première Croisade. Qu'il ait su distinguer entre Sarrasins d’Espagne et Sarrasins d'Afrique, qu’il ait appliqué opportunément à ces derniers l’appellation de Barbarins, qu’il ait connu l’existence des Hongrois et celle des Bougres, qu’on dénommait aussi des Huns : c'était une information de caractère général, qu’on ne saurait faire remonter à des sources précisément déterminables et qui pouvait être assez répandue au xI° siècle parmi les gens instruits. Mais on remarque d’autre part qu’au nombre des peuples païens dressés contre la chrétienté et des alliés de ces peuples il a rangé les Esclavons, les Pincenois, les Arméniens, les Syriens, les Canelius. Or comment l’idée lui en serait-elle venue s’il n’avait pas été dominé par le souvenir de la Première Croisade ? Les Esclavons, dans les vallées de la Save et de la Drave, les Pineenois (c’est-à-dire les Petchenègues), sur le bas Danube, avaient tenté de barrer la route aux croisés de 1096 : c’est alors que leur nom commença à être connu en Occident. Les Arméniens, les Syriens, comment le poète se serait-il avisé de les donner pour des ennemis du nom chrétien si les premiers croisés n’avaient pas fait l'épreuve de leur hostilité, comme ils la firent, en effet, à la bataille de Dorylée et au siège d’Antioche? Enfin, en ce qui concerne les Canelius, c’est-à-dire les Chananéens, ce n’est pas par un

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