EE * *X
L'ambassade de Ganeton (vers 342-660). — C’est maintenant chose certaine : Ganelon n’a pas menacé à la légère. I a défié Roland et ses pairs : s’il part, c’est résolu à se venger ; et soudainement 1l devient un autre homme.
Car si, devant Charlemagne et sa cour, ïd a fait figure peu glorieuse, si le désespoir et la colère lui ont alors ôté le contrôle de lui-même, voiei que, maintenant, il s’est ressaisi : la violence de sa rancune lui a rendu la force d'âme. Il quitte le camp en fier arroi, éperons d’or aux talons, ceint de son épée Murgleis, monté sur son destrier Tachebrun. Il n’est pas sans verser encore quelque tendre regret sur les siens ; mais comme il est plus ferme ! Ses hommes pleurent sur son sort, s'associent à son ressentiment, condamnent l'injustice de Roland ; ils voudraient l’accompagner et lui demandent de les emmener avec lui. Mais il refuse l’aide de cette puissante mesnie : il veut, dit-il, s’exposer seul et ne pas entraîner dans sa perte tant de bons chevaliers.
Ganelon est parti. Par les routes ombragées de grands oliviers, il chevauche en compagnie de Blancandrin, le chef des envoyés sarrasins. Le voyage est long ; les deux hommes conversent. Ils s’observent, ils s’épient. Subtil, insidieux, Blancandrin interroge. Il veut s'informer de Charle-
& | À mn ro 72 LE POÈME
magne, de son entourage, de ses ressources, de ses projets. De l’empereur, Ganelon n’a garde de parler autrement qu’en vassal qui sait ce qu'il doit d’égards à son seigneur : sa réserve est irréprochable. Mais, quand on en vient au chapitre des conseillers, il use d’un autre ton. Petit à petit la haine enfle ses propos. Il a nommé Roland : il accuse son orgueil, le dénonce comme le seul obstacle à la paix et en vient à déclarer que sa mort serait un bonheur pour tout le monde.
Blancandrin dit : «C’est un homme étonnant que Charles ! Il a conquis la Pouille et toute la Calabre ; il a, passant la mer salée, imposé à l'Angleterre le denier de saint Pierre : que vient-il encore chercher ici, dans notre marche ? »
Ganelon répond : « Telle est sa volonté. Il n’y aura jamais homme pour lui résister. »
Blancandrin dit: « Les Francs sont de nobles hommes. Ces ducs et ces comtes font grand tort à leur seigneur quand ils le conseillent comme ils font. Ils l’épuisent et le ruinent, lui aussi bien que les autres. »
Ganelon répond: « Ce n’est vrai, je crois, de personne, excepté de Roland, lequel en pâtira quelque jour. L'autre matin, l’empereur était assis à l'ombre. Arrive son neveu, revêtu de sa brog e, et qui venait de piller aux environs de Carcasoine. Il tenait en sa main une pomme vermeille : « Tenez, beau seigneur, dit-il à son oncle : je vous offre en