‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 39 sur 173 · I. LA TRAHISON Dr · texte numérisé non relu

I. LA TRAHISON Dr

présent les couronnes de tous les rois de la terre. » Son orgueil devrait le perdre. Car il n’y a jour qu’il ne s'expose à la mort. Qu'il se trouve quelqu'un pour le tuer, ce serait la paix complète assurée pour toujours.

Blancandrin dit : « Roland est un homme terrible ! Il n’y à nation qu'il ne prétende soumettre ; il n’y a terre qu'il ne revendique. Sur qui comptet-il donc pour tant oser ? »

Ganelon répond : « Sur les Français. Ils l’aiment et ne lui manqueront point : il les comble d’or et d'argent, de mules, de destriers, de draps de soie, de vêtements. L'empereur lui-même, grâce à lui, a tout à sa discrétion : il lui conquerra la terre jusqu’en Orient |! »

De quelque façon que soient venues ces confdences, amenées par l’occasion ou par un froid calcul, toujours est-il que Blancandrin a compris Ganelon. Il sait maintenant que l’ennemi mortel, l’ennemi à détruire, c’est Roland ; il sait aussi que Ganelon nourrit contre lui une haine profonde : il profitera de ces avantages. La route est encore longue : la conversation se prolonge. Ils ont tant chevauché, qu’ils se sont finalement juré l’un à l’autre de chercher un moyen pour faire périr Roland.

Ganelon va s’y employer, du meilleur et du pire de tout son être, de toute son énergie et de toute sa perfdie.

I1 est arrivé à Saragosse. Blancandrin, le tenant par le poing, le conduit à Marsille. Le maître de l'Espagne est assis à l’ombre d’un pin, sur un fauteuil recouvert de soie alexandrine. Vingt mille Sarrasins l’entourent, ne soufflant mot, attendant anxieusement les nouvelles. Ils veulent savoir si le messager apporte la guerre ou la paix.

Or, Ganelon a bien réfléchi. Il a calculé tous ses effets. Il a décidé que chacune de ses paroles, depuis la formule de salutation jusqu’à l’énoncé du message, serait une provocation. Il entre dans son

plan de se montrer insolent, d’exaspérer Marsille et de déchaîner sa colère. Faussant la lettre du bref dont il est porteur, il en aggrave les conditions et les rend outrageantes. Il sait ce qu’il lui en peut coûter : la vie. Mais peu lui importe : son insolence ira croissant. Faisant tête à l’ennemi, la main à la poignée de son épée, il redouble d’arrogance et en accepte résolument tous les risques. Ce qu’il veut, d’inébranlable volonté, c’est que le païen redoute plus que jamais la puissance de Charles ; c’est que, menacé dans ses biens, blessé dans son orgueil, ii se prenne de courroux moins

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