I. LA TRAHISON T
transporté par la passion, défaillant de désespoir ou frémissant de courroux, n’a plus maintenant que fermeté. Il parle bref, pleinement maître de lui-même, Tout est entre ses mains : il mène le jeu, sinistre en sa taciturne tranquillité.
Car comment empêcher le malheur qu’il pré-
‘ pare ? La malignité de ses intentions est claire
aux yeux de tous. Nul ne s’y trompe. Et Charlemagne, à qui ses songes reviennent peut-être en mémoire, ne peut s'empêcher de lui crier : « Vous êtes le diable en personne ! » Maïs que sait-il de certain ? Il soupçonne, il n’a point de preuves. Roland a été désigné : que Charlemagne le veuille
ou non, et qu’il ait trop de raisons de ne pas le
vouloir, peu importe. Il devra s’incliner. La fatalité, cette grande dispensatrice des effets tragiques, pèse sur lui et l’accable.
Roland, comme Charlemagne, a bien compris que Ganelon nourrit contre lui quelque mauvaise pensée. Mais il n’approfondit pas : il marche sans hésiter à son destin. Il voit seulement qu’il a été désigné pour une mission dangereuse et, fièrement, il remercie son parâtre : « Seigneur parâtre, lui dit-il, je vous dois beaucoup d'amour de m'avoir élu pour l’arrière-garde ! Le roi Charles, qui règne sur la France, n’y perdra, je l'espère, palefroi ni destrier, mulet ni mule, il ny perdra cheval de selle ni cheval de charge qu'on ne l'ait d’abord disputé par l’épée. » Ainsi affirme-
7 t-il sa résolution, non toutefois sans qu’un mouvement de colère se produise aussi dans son âme susceptible : car il ne peut supporter l’idée que Ganelon ait pu penser lui déplaire en l’envoyant au danger. Il s’écrie violemment : « Ah! truand de vile race, l’avais-tu donc cru que je laisserais choir le gant par terre, comme toi le bâton, devant
* Charlest?» Et s'adressant à son oncle : « Droit empereur, dit-il, donnez-moi l’arc que vous tenez au poing. Nul ne me reprochera, je crois, de l'avoir laissé choir, comme fit Ganelon du bâton qu'avait reçu sa main droite! » L'empereur, soucieux, voudrait qu’il prît avec lui la moitié de l’armée, pour sa sauvegarde : mais Roland refuse; il ne retiendra que vingt mille chevaliers : « Passez les ports, ajoute-t-il, en toute tranquillité : vous n’aurez personne à craindre moi vivant! »
I1 monte à cheval. Auprès de lui viennent se ranger son compagnonOlivier et les autres pairs, ainsi que l’archevêque Turpin. Vingt mille Français de France se joignent à eux, dont il envoie aussitôt un millier, commandés par Gautier de l’Hume, pour occuper les hauteurs des défilés.
1. Il y a, dans le texte du manuscrit d'Oxford, une contradiction. On a lu précédemment que Ganelon avait laissé tomber le gant tendu par Charlemagne : ce n’est pas du gant que parle ici Roland c’est du bâton. 1
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