I. LA TRAHISON
à rs ‘ ** L'armée de Charlemagne reprend sa route ; mais tous sont hantés de sombres pensées. Les monts sont hauts et les vaux ténébreux:; les roches sont noires, les défilés sinistres. Quand les Français, venus aux frontières de leurs provinces héréditaires, découvrent la Gascogne, qui appartient à leur seigneur, ils se ressouviennent de leurs fiefs, des filles et des femmes qu’ils y ont laissées, et il n’est personne parmi eux qui ne pleure d’attendrissement : avant qu’ils les revoient, quelque malheur n’aura-t-il pas éclaté ? Tandis qu’ils s’émeuvent d’espérance et d’inquiétude, Charles est travaillé d’angoisse. Il pense à son neveu qu’il a laissé aux ports d’Espagne ; il pense aux douze pairs, à leurs vingt mille Français, qui sont restés là-bas ; il ne peut s'empêcher de pleurer. Il chevauche vers la France, dévoré de souci sous les plis de son grand manteau.
Naimes est à ses côtés, qui lui demande : « De quoi vous tourmentez-vous ? » — « Ah! répond-il, pourquoi me le demander ? Un grand malheur nous menace et je ne puis celer ma souffrance Ganelon perdra la France ! J'ai fait cette nuit un songe : j'ai vu Ganelon briser la lance que je tenais au poing. Depuis, il a fait désigner mon neveu pour l’arrière-garde, mon neveu que j'ai laissé dans la marche étrangère. Dieu, si je le
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perds, personne ne le remplacera ! » Mais que lui sert de savoir, du moment qu’il ne peut rien ? Cent mille Français, à part eux, partagent sa peine et s'inquiètent pour Roland. Pourtant, ils ne savent pas encore que Ganelon a trahi, que, pour prix de son forfait, il a reçu du roi paien des trésors à profusion.
IT. LA Mort pe RorAND
(vers 848-2306)
L'attaque sarrasine (vers 848-1187). — Aussitôt - après le départ de Ganelon, Marsille a convoqué . tous les barons d’Espagne. Il en a assemblé - quatre cent mille. Il fait sonner ses tambours, il Mat hisser sur sa plus haute tour l’image de . Mahomet, que révèrent les païens. Puis tous, en a EE É toute hâte, se mettent à chevaucher à travers plaines, monts et vallées, jusqu’à ce qu’enfin ils
aperçoivent les gonfanons de ceux de France.
É. Alors ils s'arrêtent : ils préparent leur attaque. 4 - Et tandis que là-bas, au conseil de Charlemagne, PS Ganelon s’occupe à faire désigner Roland pour #11 l’arrière-garde, douze païens, les douze pairs Lpre d’Espagne, viennent offrir à Marsille le servie .
. de leur épée : douze chefs terribles, d’une bravvoure étincelante, riant comme des démons, et . qui tous brodent avec-emphase sur le même thème de haine et de défi : « J'irai à Roncevaux, j'y | chercherai Roland pour un combat à mort: Les ; Français seront anéantis. Charlemagne n’aura :
‘ assez de jours à vivre pour dévorer. ses À.
Le neveu de Marsille s’avance, monté sur un mulet qu'il touche de son bâton. 11 dit à son oncle avec un rire joyeux: « Beau seigneur roi, je vous ai longuement servi: pour vous, j’ai souffert mainte peine, livré mainte bataille et remporté mainte victoire. Donnez-m’en un fief en récompense : ce sera de frapper le premier coup contre Roland : je le tuerai de mon épieu tranchant. Avec l’aide de Mahomet, j'affranchirai toute la terre d'Espagne, depuis les ports de la montagne jusqu'à Durestant. Charles sera épuisé ; ses Français se rendront ; de votre vivant vous n’aurez plus de guerre. »
Le roi Marsille lui en donne le gant.
Le neveu de Marsille tient le gant en son poing. Il adresse à son oncle ces fières paroles : « Beau seigneur roi, vous m'avez accordé un grand don. Choisissez-moi douze de vos barons, et je combattrai avec eux contre les douze compagnons. »
Tout aussitôt, le premier, Falsaron lui répond, qui était le frère du roi Marsille : « Beau seigneur mon neveu, nous irons, vous et moi. Oui, cette bataille nous la livrerons à l’arrière-garde de la grande armée de Charles. C’est jugement rendu : nous les tuerons ! »
Le roi Corsalis se trouve aussi là. Il est de Barbarie, expert en maléfices. Il parle comme sait un bon vassal : pour tout l’or de Dieu, il ne commettrait une lâcheté 1...