II. LA MORT DE ROLAND ot
Et voici que s’élance Malprimis de Brigant, plus rapide à la course qu’un cheval. Il s’écrie à haute voix devant Marsille : « J'irai à Roncevaux : si je trouve Roland, je saurai le mater. »
Un amirafle est là, de Balaguez. Son corps est beau, son visage hardi et clair. Quand il est monté sur son cheval, il porte fièrement ses armes. Il est réputé pour sa bravoure. S'il était chrétien, quel baron il ferait ! Il s’écrie devant Marsille : « J'irai m'essayer à Roncevaux ! Si je trouve Roland, il le payera de sa mort, et aussi Olivier, et tous les douze pairs. Les Français périront dans le deuil et la honte. Charlemagne est vieux et décrépit : fatigué de mener sa guerre, il nous laissera l'Espagne libre. »
Le roi Marsille lui en rend maintes grâces.
Un almaçour est là, de Moriane. Il n’y a pas plus félon sur la terre d'Espagne. Ilétale sa forfanterie devant Marsille : « Je mènerai mes hommes à Roncevaux : ils sont vingt mille, avec des écus et dés lances. Si je trouve Roland, je lui promets la mort. Il n’y aura jour que Charlemagne ne se lamente. »
Puis voici Turgis de Tortelose. Il est comte, et la cité est sienne. Il voudrait faire un massacre de chrétiens. Il se joint aux autres devant Marsille. I1 dit au roi : « Rassurez-vous ! Mahomet est plus puissant que saint Pierre de Rome. J'irai à Roncevaux me mesurer avec Roland. Il n’est homme qui
puisse le sauver de la mort. Voyez ma bonne et longue épée : je la croiserai avec Durendal : vous apprendrez laquelle est la meilleure. Les Français mourront s'ils se risquent contre nous. Charles le vieux en aura deuil et honte. Il ne portera plus: jamais couronne sur terre. »
Puis veici Escremiz de Valterne. Il est Sarrasin et tient ce fief. Il s’écrie devant Marsille, parmi les autres : « J'irai à Roncevaux pour abattre l’orgueil. Si je trouve Roland, il n’en rapportera pas sa tête, ni non plus Olivier, qui commande les autres. Les douze pairs sont tous marqués pour périr. Les Français mourront et la France en restera déserte. Charles ne saura plus où trouver de bons vassaux. «
Puis, voici le païen Esturgant,et aussi Estramariz, un sien compagnon. Ce sont des félons, des traîtres prouvés. Marsille leur dit : « Seigneurs, avancez ! Vous irez à Roncevaux, au passage des ports. Vous aiderez à y conduire mes hommes. »Et ils répondent: « À votre commandement ! Nous lHivrerons assaut à Olivier et à Roland : les douze pairs n'auront personne pour les sauver de la mort. Nos épées sont bonnes et tranchantes : nous les ferons vermeilles de sang chaud. Les Français mourront ; Charles en mènera son deuil. Nous vous remettrons en présent la terre de vos ancêtres. Venez-y, roi, et
vous verrez. Nous vous ferons présent de l’empereur lui-même. »
Margariz de Séville accourt. Il tient la terre jusqu'aux Gazmarines. Les dames aiment sa beauté.
LAN II. LA MORT DE ROLAND 93 Quand elles le voient, leur visage rayonne et ne peut s'empêcher de sourire, Il n’y a païen qui soit aussi bon chevalier. Il écarte la foule et, criant plus | fort que les autres, il dit au roi : « N’ayez point de crainte ! J'irai à Roncevaux tuer Roland. Olivier non plus n'en reviendra pas vivant. Les douze pairs sont restés là pour leur martyre. Voyez mon épée, dont la garde est d’or : je l’ai reçue de l’émir de Primes. Je vous garantis qu’elle sera plongée dans le sang vermeil. Les Français mourront et la France en sera honnie. Charles le vieux, à la barbe fleurie, ne passera plus une journée qu'il n’en ait deuil et regret. Avant un an nous aurons la France à nous : nous pourrons coucher au bourg de Saint-Denis. »
Le roi païen s’incline devant lui profondément.
LXXVIIE
Puis voici Chernuble de Munigre. Ses cheveux balayent la terre. Quand il s'amuse, il soulève un fardeau plus lourd que la charge de quatre mulets. Au pays d'où il vient le soleil ne luit pas, le blé ne pousse pas ; pas de pluie, pas une goutte de rosée ; il n'y à pierre qui ne soit toute noire. On dit que c'est le séjour des diables. Chernuble dit : « J'ai ceint ma bonne épée. J'irai à Roncevaux la teindre en vermeil. Si je trouve Roland le preux sur mon chemin, et que je ne l’assaille, ne me croyez jamais plus. De mon épée je conquerrai Durendal. Les Français mourront et la France en sera déserte. »
Là-dessus, cent mille Sarrasins, les cent mille
que Ganelon a recommandé d’envoyer pour un premier assaut, s’assemblent autour des douze - pairs d'Espagne. Impatients de combattre, ils
s’arment em toute hâte, redoutables par leur vaillance, par leur nombre et par leur armement. Ils portent des hauberts sarrasins à triple épaisseur, des heaumes de Saragosse, des épées d’acier de Vienne ; ils portent de beaux écus, des épieux de Valence ; et, en haut de leurs lances, battent des gonfanons bariolés, blancs, bleus et vermeils.
Ils ont quitté leurs mules et leurs palefrois pour prendre leurs chevaux de bataille, Le soleil qui luit fait resplendir leurs armures. Leurs mille clairons font entendre leur fanfare. Le bruit en est si grand que les Français l’entendent.
Olivier le premier. Monté sur une éminence, il . découvre la formidable armée : il avertit Roland,
il avertit les Français ; et tous s’apprêtent réso- lument'au combat. Mais, à la fermeté des autres Roland ajoute, pour sa part, l’enthousiasme. Il a l’appétit de la bataille. Qu'elle vienne ! Il la lui faut. Ce n’est pas pour le mérite d’un simple geste qu’il a si fièrement accueilli la mission de former l’arrière-garde. Sa réponse à Garnelon ne sera aussi triomphante qu’il la rêve que lorsqu’elle s’exprimera en actes éclatants. La plus heureuse de ses chances sera qu’une occasion se présente de manifester sa prouesse. C’est pourquoi, se doutant que l’affaire sera rude, il exulte. Car c’est en pareil cas qu’on montre de quel
rs IT. LA MORT DE ROLAND os sacrifice on est capable. Pour le service de son seigneur, il faut savoir peiner et payer de sa
personne !
ï LXXIX à x Le bruit est si grand que les Français l’entendent. Olivier dit : « Seigneur compagnon, je crois que
nous pourrions avoir bataille avec les Sarrasins. » Roland répond : « Dieu nous l'accorde ! Nous sommes ici pour servir notre roi. Pour son seigneur il faut savoir peiner, endurer les grands chauds et les grands froids ; il faut savoir perdre de son cuir et de son poil. Que chacun s'emploie à frapper de grands coups pour qu’on ne chante pas de nous vilaine chanson ! La cause des païens est injuste, celle des chrétiens est bonne. Mauvais exemple ne viendra jamais de moi. »
Olivier est monté sur une éminence. Il regarde sur l1 droite dans un val herbeux. Il voit venir la gent païenne. Il appelle Roland, son compagnon : « Je vois venir du côté de l'Espagne un flot bruyant de blancs hauberts et de heaumes flambovyants. Ces gens-là donneront bien du mal à nos Français. Ganelon le savait, le félon, le traître, qui nous désigna devant l'empereur. »
— « Tais-toi, Olivier, répond le comte Roland ! Il est mon parâtre, je ne veux pas que tu en parles. »
Olivier est monté sur une éminence. Maintenant il voit parfaitement le royaume d'Espagne et les Sarrasins, assemblés en si grand nombre. Il voit
LE POÈME Mr: