AR IL LA MORT DE ROLAND
plus félon de la troupe. Il est noir comme poix fondue. La trahison et le meurtre lui sont plus chers que tout l’or de Galice. Jamais personne ne l’a vu rire. Mais il est hardi jusqu’à la folie ; et c’est pourquoi il est cher au roi Marsille. Il porte le dragon qui sert d’enseigne à ses troupes. L’archevêque ne saurait aimer ce mécréant. Dès qu’il l’aperçoit, il se dit en lui-même : « Ce Sarrasin me semble fort hérétique : le mieux est de beaucoup que j'aille l’occire. Je ne me suis jamais senti de goût pour les couards ni pour la couardise ». Il monte un beau cheval, qu’il a jadis conquis sur Grossaille, un roi du Danemark. Il l’éperonne. Il va frapper Abisme sur son écu, présent de l’émir Galafe, qui l’avait reçu lui-même d’un diable : on y voit des pierres magiques, des améthystes, des topazes, des esterminals, des escarboucles flamboyantes. Turpin l’abat mort sur place. Certes l’archevêque sait faire respecter sa crosse ! Et comme les païens sont innombrables, que les champs en sont couverts, que les Français appellent à leur aide Roland, Olivier et les douze pairs, c’est lui qui leur répond : « Seigneurs barons, point de mauvaises pensées ! Au nom de Dieu, je vous prie de ne point fuir, afin que nul preux n’en fasse mauvaise chanson mieux vaut que nous mourions en combattant.
Nous le savons : nous allons à notre fin ; nous ne vivrons pas au delà de cette journée. Mais il est
une chose dont je vous suis bon garant : le saint paradis vous est ouvert; vous y serez auprès des Innocents ! »
À ces mots les Français se reprennent d’enthousiasme. Il n’en est pas un qui ne crie « Montjoie! » Mais maintenant ils ne l’ignorent plus : leur martyre est certain. Il leur reste l’espérance du salut céleste : ils ne songent qu’à bien mourir.
Le martyre des douze pairs de France (vers 1526-1012). — Ils mourront, les Français, ils mourront les douze pairs. Et accourront les premiers pour les accabler ceux-là même qui ont comblé de leurs présents le traître Ganelon.
Certes ces félons recevront leur châtiment. Mais à quel prix pour les chrétiens! Lourdes sont les pertes de la vaillante légion : c’est Engelier de Gascogne, tué par Climborin, celui qui a posé le premier sur les lèvres de Ganelon le baiser d'amitié et qui lui a fait présent de son heaume à escarboucle; c’est le duc Samson, tué par Valdabrun, le parrain de Marsille, celui qui s’est emparé jadis de Jérusalem par trahison, qui a violé le temple de Salomon, qui a mis a mort le patriarche devant les fonts baptismaux, celui qui, recevant le seriuent d'alliance de Ganelon, lui a fait présent de son épée ; c’est Anséis, tué par Malquiant ; ce sont Gérin, et Gérier, et Bérenger,
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