‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 60 sur 173 · TI. LA MORT DE ROLAND III · texte numérisé non relu

TI. LA MORT DE ROLAND III

à CXXVIII

Le comte Roland voit le grand massacre des siens. Il appelle Olivier, son compagnon : « Beau seigneur, cher compagnon, par Dieu, que vous en semble ? Voyez tous ces bons vassaux qui gisent à terre. Nous avons bien sujet de plaindre la douce, la belle France. Comme elle restera déserte de pareils barons ! Ah | roi, notre ami, que n’êtes-vous ici ! Olivier, mon frère, comment pourrons-nous faire ? Comment lui faire tenir de nos nouvelles ? »

Olivier dit : « Je n’en sais pas le moyen. Plutôt la mort que la honte |! »

Roland dit : « Je sonnerai de l’olifant. Charles l’entendra, qui est au passage des ports. Je vous l’assure, les Francs retourneront. »

Olivier dit : « Ce serait une grande humiliation et un grand opprobre pour tous vos parents. Ils porteraient cette honte toute leur vie. Quand je vous l’ai conseillé, vous n’en avez rien fait. Ce n’est pas avec mon aveu que vous le ferez maintenant. Sonner ne serait pas d’un vaillant... Mais je vois vos deux bras couverts de sang ! »

Le comte répond : « C’est que j’ai frappé de beaux coups | »

Roland dit : « La bataille nous est dure. Je sonnerai ; le roi Charles l’entendni. »

Olivier dit : « Ce ne serait pas d’un vassal ! Quand je vous l’ai conseillé, compagnon, vous ne l'avez pas daigné. Si le roi avait été là, nous étions sauvés. Ceux qui sont là-bas ne doivent pas en être blâmés. »

Olivier dit : à Par ma barbe, si je puis revoir ma

sœur Aude, jamais vous ne coucherez entre ses bras ! »

Roland dit: « Pourquoi, contre moi, cette colère ? »

Et il répond : « Compagnon, c'est votre faute. Car vaillance réfléchie et folie sont deux. Mieux vaut mesure qu’outrecuidance. Les Français sont morts par votre déraison. Jamais plus Charles ne pourra compter sur notre service. Si vous m'aviez écouté, mon seigneur serait venu ; nous aurions gagné cette bataille ; nous aurions pris le roi Mar- Sille et nous l’aurions tué. Votre prouesse, Roland, a fait notre malheur. Charlemagne n'aura plus votre aide : un homme comme il n’y en aura plus jusqu’au jugement dernier. Vous allez mourir et la France en sera déshonorée. Aujourd’hui va prendre fin notre compagnonnage : avant ce soir nous serons cruellement séparés. »

L’archevêque les entend qui se querellent. Il pique son cheval de ses éperons d’or pur, vient jusqu’à eux et les sermonne : « Seigneur Roland, et vous, seigneur Olivier, je vous en prie au nom de Dieu, ne vous querellez pas ! Sonner ne saurait nous sauver, et pourtant il vaut mieux le faire, Vienne le roi, il pourra nous venger : ceux d’Espagne ne doivent pas s’en retourner joyeux. Nos Français mettront ici pied à terre ; ils nous trouveront morts et taillés en pièces ; ils nous emmèëneront, dans des bières, sur des chevaux ; et ils nous pleureront, pleins de deuil et de pitié. Ils nous enseveliront dans des aîtres d’églises : nous ne serons pas dévorés par les loups, les potes et les chiens. »

Roland dit : « Seigneur, vous avez bien dit. »

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