‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 71 sur 173 · III. LE CHATIMENT DES PAIENS · texte numérisé non relu

III. LE CHATIMENT DES PAIENS

armures ; ils ne s'occupent même pas de garder le camp : quelle école que l’épreuve !

Charles, comme les autres, s’est couché dans un pré, tout armé. Son grand épieu auprès de lui, il a gardé son blanc haubert ; il a gardé, lacé sur son chef, son heaume aux pierres serties d’or ; il a gardé, ceinte à son flanc, son épée Joyeuse aux couleurs changeantes et dont le pommeau recèle, enchâssée, la pointe de la lance dont fut frappé le Seigneur. Sous la lune qui brille, il est là, étendu. Son cœur est rempli de deuil à la pensée de Roland ; il pense à son neveu, il pense à Olivier, aux douze pairs, aux barons français qu’il a laissés morts à Roncevaux, baignant dans leur sang. Il ne peut s'empêcher d’en pleurer ; il prie Dieu de prendre leurs âmes en sa garde. A la fin, comme il est las et que rude a été sa peine, le sommeil descend sur ses paupières : il s'endort.

Dans cette nuit périlleuse où, épuisé de son effort, il repose exténué en pleine terre ennemie, Dieu a voulu favoriser de sa protection le meilleur . de ses serviteurs. Il lui a envoyé saint Gabriel pour veiller sur lui, et l’ange, pendant toute la nuit, se tient auprès de l’empereur.

Il peut dormir, le preux : il est en la garde de Dieu. Mais déjà, au moment même où tant de lourdes épreuves semblent lui avoir acquis le droit aux bienfaits d’une paix réparatrice, au moment

136 ie DPQËÈME VANNES: DRE —————— même où le repos lui vient pour prix d’un deuil tout récent et des fatigues d’une laborieuse chevauchée, de prochains devoirs se préparent pour

Juiet la voix de son destin recommence à l’appeler. Cat, tandis qu’il dort, l’ange Gabriel, qui veille auprès de lui, lui envoie deux songes prophétiques où, sous une étrange figuration, il est aisé de reconnaître l’annonce de nouveaux dangets:

Charles, d’abord, en son rêve, aperçoit la fureur déchaînée des tonnerres, des vents, des gelées, des orages et des tempêtes. Il aperçoit des feux et des flammes qui fondent sur son armée : les lances de frêne et de pommier se mettent à brûler, et aussi les écus, jusqu’à leurs boucles d’or : les hampes des épieux éclatent ; l’acier des hauberts et des heaumes se tord. Charles voit ses chevaliers en grande détresse ; et il voit aussi apparaître, voulant le dévorer, des serpents et des guivres, des dragons et des démons. Il distingue plus de trente mille griffons qui s’attaqtent aux Français. Les Français lui crient : « Charlemagne, à notre aide ! » Mais il est empêché de les secourir : car un grand lion sort d’une forêt, féroce, menaçant, et bondit sur lui. Ils combattent corps à corps. Et Charles ne peut savoir lequel des deux a finalement le dessus,

Après ce songe lui en vient un autre, Il rêve qu'il est en France, à Aix, sur un perron, et qu’il

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