LE CHATIMENT DES PAIENS
"2C corps de Roland gisant sur l’herbe verte. Alors » son deuil éclate .et il répand sa plainte :
Charles est parvenu à Roncevaux. Il se met à pleurer à cause des morts qu'il trouve.
I] dit aux Français : « Seigneurs, allez au pas. Car il faut que j'aille, moi, en avant, pour mon neveu, que je voudrais retrouver. J'étais à Aix, en une fête solennelle, et mes vaïllants chevaliers vantaient les grandes batailles, les hardis assauts qu'ils livreraient. J’entendis un propos de Roland; il disait que, s’il devait mourir en royaume étranger, ce serait plus avant que ses hommes et ses pairs, qu’il aurait le visage tourné vers le pays de l’ennemi, et qu’ainsi il finirait en vainqueur. »
En avant des autres, un peu plus loin qu’un jet de bâton, il gravit un tertre.
Tandis que l’empereur est à la recherche de son neveu, il trouve toutes les herbes du pré devenues vermeilles du sang de nos barons. Pitié lui en prend, il ne peut retenir ses larmes. Il parvient au-dessous de deux arbres. Il reconnaît les coups frappés par Roland sur les trois perrons. Il voit son neveu gisant sur l'herbe verte. Comment s'étonner si Charles frémit ? Il met pied à terre, il se précipite. Il saisit (le corps) de ses deux mains. Il se pâme sur lui, tant il est plein d'angoisse.
L'empereur est revenu de pâmoison. Le duc Naimes et le comte Acelin, Geoffroi d'Anjou et son frère Henri prennent le roi et le redressent sous
un pin. Il regarde à terre, il voit son neveu gisant. Il se met à dire son tendre regret ;
« Ami Roland, Dieu ait merci de toi ! Jamais personne ne vit pareil chevalier pour mener et gagner de grandes batailles. L’honneur de ma puissance a tourné vers le déclin. »
Charles se pâme, il ne peut résister.
- Le roi Charles est revenu de pâmoison. Quatre de ses hommes le soutiennent de leurs mains. Il regarde à terre, voit gisant son neveu. Le corps est resté beau, mais il a perdu son teint ; les yeux sont renversés, tout remplis de ténèbres. Charles, d’un profond amour, dit sa plainte :
« Ami Roland, Dieu mette ton âme parmi les fleurs, au paradis, entre les glorieux ! Malheureux ton seigneur, que tu suivis en Espagne ! Il n’y aura plus de jour que je ne souffre pour toi. Combien vont déchoir ma force et ma puissance ! Je n’aurai plus personne pour soutenir mon honneur. Il me semble ne plus avoir un seul ami sous le ciel. Si j'ai des parents, il n'en est pas un aussi preux. »
Il arrache ses cheveux à pleines mains. Cent milie rrançais en ont une si grande douleur qu’il n’en est pas un qui ne fonde en larmes,
« Ami Roland, je m'en irai en France, Quand je serai à Laon, dans mon domaine privé, mes vassaux viendront de maints pays étrangers. Ils demanderont : « Où est-il, le comte capitaine ? » Je leur dirai qu'il est mort en Espagne. C’est lourd de tristesse que je tiendrai désormais mon royaume. Il ne se passera plus de jour que je ne pleure et gémisse. »