EE EEE I. LES ORIGINES DE LA LÉGENDE
seulement les éléments de son récit, mais aussi
plusieurs expressions, littéralement transcrites. Or, l’épisode de l’embuscade, qui avait marqué le retour de Charles, ne présentait pour lui qu’un intérêt secondaire : aussi a-t-il fortement abrégé la narration de son modèle et s’est-il dispensé de reproduire les noms des victimes qui s’y trouvaient consignés. Quand il s’excuse de ne pas fournir ces noms en alléguant qu’ils ont été publiés, il est tout naturel d'interpréter son idée comme une allusion au texte d'Éginhard. Il a voulu dire : « Je ne donne point ces noms, puisqu’ils sont connus par ailleurs ». « Par ailleurs », c’est-à-dire grâce à un texte d’historien, un texte que nous connaissons et qui n’a rien de mystérieux. Nul trait, par conséquent, en tout cela, qui invite à imaginer des récits populaires déjà vivants et répandus à son époque.
Beaucoup plus tard, près de deux siècles après
l’Astronome, exactement entre les années 1028 et
1031, un moine limousin nommé Adhémar de Chabannes, a composé une chronique dont le livre II est consacré à Charlemagne. Ce livre, qui reproduit les Annales royales, ne parle ni de Roncevaux ni de Roland. On a pourtant exploité comme une indication instructive les lignes où, en tête de son récit, Adhémar a écrit que la domination de Charles s’étendait du mont Gargan, en
Italie, jusqu'à Cordoue, en Espagne; et l’on a considéré que, faute de trouver une autre source à ce passage, il était permis d’y reconnaître une réminiscence des vers 70 et 71 de la Chanson de Roland ! :
Seignurs baruns, a Carlemagnes irez :
Il est al siege a Cordres la citet.
Mais cette interprétation dépasse manifestement la portée du texte. Adhémar, parlant de la grandeur de l’empire Carolingien, thème rebattu par une foule de prosateurs et de poètes à partir du 1x° siècle, a simplement voulu dire que cet empire couvrait l’Europe méridionale depuis le fond de l’Italie jusqu’au fond de l'Espagne. Il a donné à son expression un tour plus concret en indiquant deux points géographiques, deux bornes précises. Pour lui fournir le nom du Mont Gargan, qui est en Apulie, il n’avait pas eu besoin d’une chanson de geste : tout homme cultivé de son temps connaissait l'existence de cette montagne fameuse, si souvent nommée à propos du culte de saint Michel, qui dominait la plaine apulienne de ses huit mille quatre cents pieds et qui, pour les pèlerins, lorsqu’ils se ren-. daient en Terre Sainte, marquait l’approche des : ports d'embarquement de Bari et de Brindisi.
Pour lui fournir le nom de Cordoue, il n’avait