‹ LA CHANSON DE ROLAND (volume 3)Chapitre 94 sur 173 · I. INFLUENCE DE LA TRADITION · texte numérisé non relu

I. INFLUENCE DE LA TRADITION

On imagine mal une œuvre naissant à l’abri de toute influence et sans rien devoir à l’exemple d'aucune œuvre antérieure : à quelle tradition la Chanson de Roland se rattache-t-elle donc ?

1. La tradition française. — C’est dans une sorte de désert littéraire, l’un des tout premiers parmi les grands poèmes de langue française, qu'on la voit brusquement apparaître vers la fin du xr° siècle. Mais nous savons qu’à cette date notre littérature était déjà prospère. De ses productions il n’a subsisté que peu de choses : un chant d’Église sur sainte Eulalie, qui remonte au 1X° siècle, puis, au cours des deux siècles sui-. vants, le brouillon d’une homélie sur Jonas, ume histoire en vers de la Passion, une Vie de saint Léger et une Vie de saint Alexis. Rien de plus. Pourtant il n’est pas douteux que l’hagiographie ait été, dès le x1° siècle, un genre beaucoup plus fécond que ne le laisserait supposer la rareté des textes conservés ; et ce même xI° siècle a certainement vu naître nombre de chansons de geste.

Les raisons ne manquent pas de croire à cette floraison du genre épique ; et M. Joseph Bédier les a résumées en ces termes { : J

« La Chanson de Guillaume fait allusion à un Couronnement de Louis, à un Charroi de Nîmes, à une Prise d'Orange, a maints autres poèmes où déjà l’histoire poétique des Narbonnais se déve loppait largement et que nous ne connaissons plus que par des remaniements de basse époque: La Chronique de Saint - Riquier nous atteste qu'une Chanson de Gormond existait dès l’a 1088 : nous ne connaissons ce poème que par des renouvellements de beaucoup postérieurs. Vers la même date, un faux diplôme de Charlemagne, fabriqué en l’abbaye de Saint-Vrieix-de-la-Perche (Haute-Vienne), est signé des noms de Turpin, d’Ogier le Palazin, de Guillaume au Courb Nez, de Bertrand : tous personnages de romans. Les chansons de geste jouissaient donc déjà d’un crédit solide, établi disons depuis 1050 au plus tard, et c’est d’ailleurs de 1050 au plus tard que les paléographes datent le Fragment de la Haye, ce texte en prose latine qui mène au siège d’urie ville sarrasine quatre barons, Ernaut, Bertrand, Bernard et Guielin, lesquels se retrouvent plus

tard côte à côte dans les chansons de geste du cycle des Narbonnais. »

Le texte même de la Chanson de Roland fait foi de cet épanouissement. On y trouve, parmi les compagnons de Charlemagne, deux personnages qui figurent dans d’autres chansons de geste. Ils se nomment Ogier le Danois et Girard de Rous-. sillon ; et leurs légendes, qui se sont formées en dehors de toute influence de notre poème, l'ont certainement précédé. La légende d’Ogier a pris son commencement à l’abbaye de Saint-Faron de Meaux; la légende de Girard, aux abbayes de Vézelay et de Pothières, en Bourgogne. Dans les deux cas il s’agit de personnages historiques, Pun du virr°, l’autre du 1x° siècle, auxquels ces diverses abbayes avaient des raisons particulières de s'intéresser. Il ne saurait donc être question de légendes qui se seraient développées sur des données embryonnaires fournies par le Roland : c'est à Saint-Faron de Meaux, c’est à Vézelay et à Pothières, et seulement là, qu’on s'explique la première entrée de ces héros dans l’épopée. On ne-les rencontrerait pas dans le Roland s'ils ne s'étaient pas d’abord trouvés ailleurs, si déjà la légende ne les avait rendus célèbres, si déjà des Chansons de geste ne leur avaient été consacrées.

Quant à la forme, s’il est impossible de dire où en étaient exactement les choses au moment où le poète écrivait, on sait du moiné par le cas “dé la Vie de saint Alexis, dont la plus ancienne remonte aux environs de l’année 105c,

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qu’il existait dès ce moment-là une poésie populaire de haute inspiration, qui avait déjà ses thèmes (par exemple, celui de la déploration funèbre) et où s'étaient déjà fixés certains usages de langue, de style et de versification, notamment l’emploi du décasyllabe et de la strophe « pluristiche » assonancée.

Ii a donc préexisté à la Chanson de Roland une tradition littéraire où l’œuvre est venue s’insérer naturellement. Cette tradition livrait au poète une forme déjà constituée : un système de versification, le principe de la laisse assonancée, sou-

tenue d’un accompagnement musical. Klle lui

livrait aussi des procédés narratifs, un vocabulaire, des formules de style. Elle lui livrait des types, des noms de personnages. Et c’est dans le cadre de modèles déjà célèbres que son inspiration s’est dépensée.

2. La tradition antique. — Ce que l’on sait aussi, c’est qu’au temps où son poème parut, l’antiquité classique, ressuscitée depuis deux siècles dans les mémoires, unissait son action spirituelle à celle des écrits bibliques. Et comment les premières épopées françaises n’auraient-elles pas subi le prestige de tant d'œuvres qui se lisaient, s’apprenaient et se commentaient dans les écoles ?

«a Pour donner son tour héroïque à l’imagina-

I. Dans la Vie de saint Alexis, les laisses sont constituées uniformément de cinq vers,

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