‹ La Chanson de RolandChapitre 10 sur 46 · COMMENT GANE BRAVE LE ROI MARSILE · texte numérisé non relu

COMMENT GANE BRAVE LE ROI MARSILE

Blancandrin vient devant le roi Marsile,

Et par le poing il tient le comte Gane ;

« Salut à vous, dit-il, par Apollon « Et Mahomet, dont nous gardons les lois! a Nous avons fait votre message à Charles.

« Il eleva ses deux mains en amont,

« Loua son Dieu, ne fit autre réponse.

« Il vous envoie un sien noble baron ;

(( Il est de France ; il est homme puissant.

« Sachez par lui si c’est la paix ou non. »

— « Qu’il parle donc, dit Marsile, on l’écoute. »

[aoi.

Le comte Gane avait bien réfléchi;

Avec grand art il commence à parler,

Comme celui qui le sait faire bien.

Il dit au roi : « Salut au nom de Dieu,

« Le glorieux que devons adorer !

« Charles le brave à vous mande ceci :

« Si recevez la sainte loi chrétienne,

« Aurez en fief la moitié de l’Espagne ;

« Si ne voulez accepter cet accord,

« Vous serez pris de force, mis aux chaînes,

« Au siège d’Aix vous serez amené.

« Par jugement là-bas vous finirez ;

« Vous y mourrez en honte et vilenie. »

Le roi Marsile en fut tout frémissant :

Il tient en main un dard empenné d’or ;

Veut l’en frapper; mais on l’a retenu, aoi.

Le roi Marsile a changé de couleur,

Et de son dard la hampe en a tremblé.

Gane le voit, met la main à l’épée,

Et de deux doigts la tire du fourreau ;

Puis il lui dit : « Vous êtes belle et claire;

« Devant ce roi, tant que je vous tiendrai,

« Le roi de France, il ne pourra pas dire « Que je meurs seul au pays étranger.

« Les plus hardis vous auront bien payée! » Les Sarrasins : « Empêchons la mêlée ! »

Les chefs païens ont tant prié le roi Qu’en son fauteuil Marsile s’est assis.

Son oncle dit : « Vous avez mal agi,

« Quand vous cherchiez à frapper le Français : a Vous le deviez écouter et l’ouir. »

Gane lui dit : « Je peux bien l’oublier, a Mais ne voudrais, pour tout l’or que Dieu fit, a Et tous les biens qui sont en ce pays,

CHANT VI

<' Si le loisir m’en reste, ne pas dire « Ce que, par moi, Charles, le roi puissant,

« Vous mande, à vous, son mortel ennemi. » Gane portait un grand manteau de martres Et recouvert d’une soie égyptienne ;

Il l’a jeté, Blancandrin le reçoit;

Mais, son épée, il ne veut la lâcher :

De sa main droite il tient la garde d’or.

Païens disaient : « C’est un noble baron! « aol

Auprès du roi Gane s’est avancé ;

Puis il lui dit : « A tort vous vous fâchez,

« Quand l’empereur de France vous fait dire « De recevoir la sainte loi chrétienne.

« Vous garderez la moitié de l’Espagne;

« Il donnera l’autre part à Roland.

« Quel partenaire orgueilleux vous aurez!

« Si ne voulez accepter cet accord,

« A Saragosse il va vous assiéger ;

« Vous serez pris de force et mis aux chaînes.

« Puis vous serez conduit dans Aix, en France, « Vous n’y aurez palefroi ni mulet,

« Ni destrier pour chevaucher dessus ;

« Serez jeté sur un mauvais sommier (i).

« Par jugement, vous y perdrez la tête.

« Notre empereur vous écrit cette lettre. »

Il l’a remise en la main du païen.

(i) Le chevalier monte à la bataille et à la parade un destrier, en route un palefroi ou un mulet. La bête de charge s’appelle roussin, sommier ou bidet.

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