‹ La Chanson de RolandChapitre 9 sur 46 · IL SE REND A SARAGOSSE · texte numérisé non relu

IL SE REND A SARAGOSSE

Quand Gane voit que Roland rit de lui,

„ Il est tout près d’éclater de colère,

Il s'en faut peu qu’il ne perde le sens.

« Roland, dit-il, je ne vous aime pas :

« Vous m'avez fait choisir perfidement.

« Droit empereur (i), me voici devant vous :

« Je veux remplir votre commandement.

« Je sais qu’il faut que j’aille à Saragosse. aoi.

<( Qui va là-bas, ne peut en revenir,

« J’ai cependant épousé votre sœur :

« J’ai d’elle un fils : il n’en est que plus beau!

« Baudoin! on dit déjà qu’il sera brave.

«Je laisse à lui mes fiefs et mes domaines.

« Gardez -le bien, je ne le verrai plus! »

Charles répond : « Trop avez le cœur tendre.

« Puisque j’ordonne, il faut que vous alliez. » aoi.

(i ) Droit comme droiturier signifie à la fois légitime et juste. Cette expression très-caractéristique des idées du moyen âge revient fréquemment dans nos poèmes.

CS

*11 dit encor: «Ganelon, avances <r Et recevez le bâton et le gant.

<t Vous Pentendez, les Français vous choisissent. )> Gane répond : « Roland seul a tout fait !

« De mon vivant je ne 1 aimerai plus, a Ni Olivier pour être son ami,

« Les douze pairs, parce qu'ils l’aiment tant !

« Je les défie ici, sire, à vos yeux! »

Le roi lui dit : « Vous avez trop de rage,

« Or, vous irez, puisque je le commande.»

— « J y peux aller, mais n'aurai de garant :

« Basan n’en eut, ni son frère Basile ! » aoi.

Le roi lui tend le gant de la main droite ;

Mais Ganelon voudrait n'être Das là.

Il va le prendre et le gant tombe à terre.

Les Franks de dire : « O Dieu, qu’est ce présage? « De cet envoi nous viendra grande perte. »

— « Vous en saurez, dit Gane, des nouvelles. »

Il dit au roi : « Donnez-moi le congé.

« S’il faut aller, je n’ai plus à tarder. »

Le roi lui dit : « Pour Jésus et pour moi ! »

Il le bénit, l'absout de sa main droite (i).

Et lui remet le bâton et la lettre.

Le comte Gane à son hôtel retourne :

De l’armement se met à s’occuper,

Prend le meilleur de ceux qu’il peut trouver, Fixe à ses pieds des éperons d’or pur,

(i) Charlemagne bénit etabsout. Cependant la ro}*aulé française n’avait rien de sacerdotal, mais seclement un caractère patriarcal et le prestige religieux du sacre.

CHANT V

A son côté ceint Murglès, son épée;

Sur Tachebrun, son destrier, ii monte.

C'est Guinemer qui lui tient l'étrier.

Vous eussiez vu maint chevalier pleurer.

Ils disent tous : « Quel dommage pour vous !

« Vous avez tant hanté la cour du roi !

« Noble guerrier l’on vous y proclamait.

« Celui qui vous désigna pour aller,

« Même le roi ne pourra le défendre.

g Le preux Roland n’eût dû penser à vous : u Vous êtes né de si grande famille.

« Emmenez-nous, sire, >» lui disent- ils.

Gane répond : « Ne plaise au Seigneur Dieu !

« Mieux vaut mourir seul qu’avec tant de preux! « Vous en irez, seigneurs, en douce France.

« Vous saluerez ma femme de ma part « Et Pinabel, mon pair et mon ami,

« Baudoin, mon fils, que vous connaissez bien. « Aidez à lui, tenez-le pour seigneur ! »

Il prend sa voie et s'est acheminé, aoi.

Il chevauchait : sous un haut olivier Sont réunis les messagers païens.

Cest Blancandrin qui pour lui s’attardait.

L’un parle à l’autre avec grande finesse. Blancandrin dit: « Merveilleux homme est Charles! « Il prit la Pouille et la Calabre entière,

« Passa la mer, entra dans l’Angleterre,

« Dont il conquit le tribut à saint Pierre ;

« Que nous vient-il chercher sur notre terre ? » Gane répond : » Si grand est son courage !

« Homme jamais ne vaudra contre lui. » aoi.

Blancandrin dit : « Les Français sont très-braves ; « Mais bien grand mal font ces ducs et ces comtes « A leur seigneur qui donnent tels conseils :

« Ils ruineront les autres et lui-même. »

Gane répond : « Je n'en connais pas d’autre,

« Hormis Roland ; mais il en aura honte.

<( Charles un jour à l’ombre était assis « En la prairie, auprès de Carcassonne.

« Son neveu vient, vêtu de sa cuirasse;

<c II tient en main une pomme vermeille.

«c — Tenez, beau sire, a dit Roland à Charles,

« De tous les rois j’offre à vous les couronnes î — « Son grand orgueil le devrait bien confondre,

« Car chaque jour il s’expose à la mort.

« Roland occis, nous aurions tous la paix!» aoi.

Blancandrin dit : « Roland est très-cruel,

« Qui veut dompter toutes les nations,

« Et disputer ainsi toutes les terres.

« Par quelle gent croit-il exploiter tant ? »

Gane répond : « Par la gent des Français. c( Ils laimenttant qu’ils ne lui faudront pas;

« Il leur a tant donné d’or et d’argent, oc Mulets, chevaux, armures et soierie !

« Même le roi a de tout à son gré.

« Jusqu'au Levant (i), il lui conquerra tout ! » aoi. Chevauchent tant et Gane et Blancandrin Que l’un à l’autre ils engagent leur foi.

Qu’ils chercheront que Roland soit occis.

Chevauchent tant, par voie et par chemin,

(i) D'ici qu’en Orient est une locution familière et proverbiale qui rappelle l’époque et la préoccupation des croisades.

CHANT VI

Qu’à Saragosse ils viennent sous un if.

Sur un fauteuil, mis à l’ombre d’un pin, Enveloppé d’une soie égyptienne,

Était le roi qui tient toute l’Espagne.

Autour de lui sont vingt mille païens.

Il n’estaucun quidiseou souffle mot,

Tant ils voudraient apprendre les nouvelles ! Ils voient venir Ganes et Blancandrin,

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