‹ La Chanson de RolandChapitre 11 sur 46 · COMMENT MARSILE DELIBERE AVEC GANE · texte numérisé non relu

COMMENT MARSILE DELIBERE AVEC GANE

Marsile était tout pâle de colère.

Il rompt le sceau, dont il jette la cire, Voit les raisons écrites dans la lettre :

« Charles m’écrit, Charles le roi de France,

« En rappelant la peine et la colère « Qu’il ressentit pour Basan et Basile,

« Dont j"ai coupé la tête au mont d’Haltile,

« Si de mon corps je veux sauver la vie,

« Faut envoyer mon oncle, le calife;

« Sinon, jamais Charles ne m’aimera. »

Alors le fils de Marsile parla;

Il dit au roi : « Gane a dit des folies !

« Il a tant fait qu’il n’a plus droit de vivre.

« Livrez-le-moi, j’en ferai bien justice. » Gane l’entend ; il brandit son épée,

Et sur le tronc du pin va s’appuyer.

Dans le verger s’en est allé le roi,

Et les meilleurs des païens avec lui.

C’est Blancandrin, à la tête chenue,

Jurfalet, fils de l’héritier du roi,

Son oncle aussi, le fidèle calife.

Blancandrin dit : « Rappelez le Français :

« De nous servir il m’engagea sa foi. »

Le roi lui dit : « Vous-même, amenez-le. » Il a pris Gane aux doigts par la main droite,

CHANT VII. 7 5

Dans le verger l’a mené jusqu’au roi.

On pourparla la trahison injuste, aoi.

« Beau sire Gane, a dit le roi Marsile,

« J’ai devers vous montré peu de raison « Quand j’ai voulu vous frapper par colère :

« Je la répare avec ces zibelines,

« Qui valent plus de cinq cents livres d’or..

« Avant demain, j’en paierai belle amende. » Gane répond : « Je ne refuse pas ;

« Qu'il plaise à Dieu vous bien récompenser !» Aor,

Marsile dit : « Gane, sachez-le bien,

« J’ai le désir de vous aimer beaucoup,

«Je veux ouir parler de Charlemagne.

« 11 est bien vieux ! Il a fini son temps !

« Il a, je sais, bien deux cents ans passés.

« Par tant de lieux il démena son corps !

«lia reçu tant de coups sur l’écu !

« Il a conduit tant de rois à l’aumône!

« Quand sera-t-il las de faire la guerre? »

Gane répond : « Non, Charles n'est pas tel;

« Nul ne le voit, et n’a pu le connaître,

« Qui ne dira que l’empereur est noble.

« Je ne saurais le louer et vanter « Autant qu’il a d’honneur et de bonté.

« Et sa valeur, qui pourrait la conter?

« Dieu fit briller en lui tant de noblesse!

« Mieux vaut mourir que quitter son service!

Le païen dit : « Je suis émerveillé « Que l’empereur soit si vieux et chenu !

((Je sais qu’il a bien deux cents ans et plus!

« Par tant de lieux son corps a travaillé « Et tant reçu coups de lance et d’épieu !

« Il a conduit tant de rois à l’aumône !

« Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »

— « Quand son neveu vivra, jamais! dit Gane.

« Il n’a d'égal sous la hape du ciel, a Son compagnon Olivier est si brave !

<( Les douze pairs, que Charles chérit tant,

« Font l’avant-garde avec vingt mille Franks.

« Charle est tranquille ; il ne craint aucun

[homme! »

Le païen dit : « C’est vraiment merveilleux « Que l’empereur soit si blanc et chenu !

«Je sais qu’il a bien plus de deux cents ans! a II est allé conquérant tant de terres, a A tant reçu de coups d’épieux tranchants!

« Il a défait et tué tant de rois!

« Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »

— • « Tant que Roland vivra, jamais! dit Gane.

« Il n’a d'égal jusques en Orient!

« Son compagnon Olivier est si brave !

a Les douze pairs que Charles aime tant,

« Font l’avant-garde avec vingt mille Franks.

« Charle est tranquille, homme vivant ne craint. >»

[agi.

— « Beau sire Gane, a dit le roi Marsile, « J?ai telle gent, plus belle n’en verrez. «Je puis avoir quatre cent mille preux,

« Pour attaquer Charles et les Français ! Gane répond : u Non; pas pour cette fois.

CHANT VII

<c De vos païens vous auriez grande perte.

« Pas de folie, et tenez-vous aux ruses.

(( A f empereur donnez tant de richesses « Que les Français en soient émerveillés.

« Envoyez-lui vingt otages aussi.

« En douce France il s'en retournera.

« Il laissera bien loin l’arrière-garde ;

« Le preux Roland y sera, je l’espère,

« Puis Olivier, le brave, le courtois.

« Tous deux sont morts, si l’cn veut bien me croire « Charles verra son grand orgueil tomber.

« 11 n’aura plus désir de vous combattre. » aoi. — « Beau sire Gane, a dit le roi Marsile,

« Par quel moyen puis-je occire Roland? »

Gane répond : « Je saurai vous le dire :

« Le roi sera dans les grands défilés ;

« L’arrière-garde au loin sera restée ;

« Roland le fier y sera, son neveu,

<t Puis Olivier,, en qui tant il se fie : c Vingt mille Franks ils auront dans leur troupe c De vos païens envoyez-leur cent mille,

« Qui tout d’abord leur livreront bataille.

« Les Franks seront affaiblis et blessés.

« Il y aura grand martyre des vôtres.

« Livrez aux Franks une seconde attaque :

« Dans l’une ou l’autre, il faut que Roland reste a Vous aurez fait une belle bataille.

« Et n’aurez plus de guerre en votre vie. aoi.

« S’il se pouvait que Roland y fût mort,

« Charles perdrait le bras droit de son corps;

« Sa merveilleuse armée y resterait.

« 11 ne pourrait réunir telle force.

« Terre-major (i) resterait en repos. >»

Quand il l’entend, le roi le baise au cou.

Puis il a fait apporter ses trésors, agi.

Le roi répond (que diraient-ils de plus ?) :

« Bon conseiller celui dont on s’assure.

« Jurez la mort de Roland, s’il y est! »

Gane répond : « Qu’il soit comme il vous plaît. » Sur la relique en son épée enclose,

Il a juré : la trahison est faite ! aoi.

11 y avait un fauteuil en ivoire.

Le roi Marsile y fait porter un livre Qui renfermait la loi de Mahomet ;

Ceci jura le Sarrasin d’Espagne,

S’il peut trouver à l’arrière Roland,

De le combattre avec toute sa troupe Et, s’il le peut, de le faire mourir.

Gane répond : « Votre vœu s’accomplisse ! » aoi.

Alors s’avance un païen, Valdabrun.

Il éleva le roi Marsilion.

Clair et riant : « Vous voyez mon épée,

« Dit-il au Frank, nul n’en a de meilleure,

« La garde vaut plus de mille mangons (2).

« Par amitié, sire, je vous la donne :

« Contre Roland le baron aidez-nous,

« Que nous puissions le trouver à rarrière. »

— « Ce sera fait, » répond le comte Gane.

Puis à la joue, au menton ils se baisent.

(1 TerrQ-major désigne la France. On dit aussi la grant région.

(2) Mangons, pièce de monnaie.

CHANT VII

Arrive après le païen Climorin.

Clair et riant, il dit à Ganelon :

oc Prenez mon casque ; on n’en vit de meilleur.

< i Contre Roland le marquis aidez-nous.

« Que nous puissions sûrement le honnir. »

— « Ce sera fait, » lui répond Ganelon.

Puis à la bouche, à la joue ils se baisent, aqi.

Arrive alors la reine Bramimonde.

Elle lui dit : ce Je vous aime beaucoup,

oc Car mon seigneur et tous ses gens vous prisent

« Deux bracelets j’envoie à votre femme :

« Ils ont tant d'or, de grenats, d’améthystes, a Qu’ils valent plus que tout l’avoir de Rome, cc Votre empereur n’en eut jamais de tels. »

Gane les prend et les place en sa botte, aoi.

Le roi demande au trésorier Mauduit :

«: Les dons pour Charle avez-vous préparés? »

Le trésorier répond : cc Oui, sire, bien :

<c Sept cents chameaux chargés d’or et d’argent,

<l Et vingt enfants, les plus nobles otages. » aoi.

Marsile tient Ganelon par l’épaule :

<t Vous êtes brave et sage, lui dit-il ;

<r Par cette foi, que vous tenez la bonne,

«Ne changez pas de sentiments pour nous.

< t De mon avoir vous aurez grande part :

<£ C’est dix mulets chargés d’or fin arabe;

« Je vous ferai de même tous les ans.

« Prenez les clés de cette cité vaste,

<c A l’empereur présentez ces grands dons.

« Faites-moi mettre à l’arrière Roland.

« Si je le puis trouver aux défilés,

« A lui je livre une bataille à mort. »

Gane répond : « M’est avis que je tarde. y>

Il monte en selle et se met en voyage (i). aoï.

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