COMMENT MARSILE DELIBERE AVEC GANE
Marsile était tout pâle de colère.
Il rompt le sceau, dont il jette la cire, Voit les raisons écrites dans la lettre :
« Charles m’écrit, Charles le roi de France,
« En rappelant la peine et la colère « Qu’il ressentit pour Basan et Basile,
« Dont j"ai coupé la tête au mont d’Haltile,
« Si de mon corps je veux sauver la vie,
« Faut envoyer mon oncle, le calife;
« Sinon, jamais Charles ne m’aimera. »
Alors le fils de Marsile parla;
Il dit au roi : « Gane a dit des folies !
« Il a tant fait qu’il n’a plus droit de vivre.
« Livrez-le-moi, j’en ferai bien justice. » Gane l’entend ; il brandit son épée,
Et sur le tronc du pin va s’appuyer.
Dans le verger s’en est allé le roi,
Et les meilleurs des païens avec lui.
C’est Blancandrin, à la tête chenue,
Jurfalet, fils de l’héritier du roi,
Son oncle aussi, le fidèle calife.
Blancandrin dit : « Rappelez le Français :
« De nous servir il m’engagea sa foi. »
Le roi lui dit : « Vous-même, amenez-le. » Il a pris Gane aux doigts par la main droite,
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Dans le verger l’a mené jusqu’au roi.
On pourparla la trahison injuste, aoi.
« Beau sire Gane, a dit le roi Marsile,
« J’ai devers vous montré peu de raison « Quand j’ai voulu vous frapper par colère :
« Je la répare avec ces zibelines,
« Qui valent plus de cinq cents livres d’or..
« Avant demain, j’en paierai belle amende. » Gane répond : « Je ne refuse pas ;
« Qu'il plaise à Dieu vous bien récompenser !» Aor,
Marsile dit : « Gane, sachez-le bien,
« J’ai le désir de vous aimer beaucoup,
«Je veux ouir parler de Charlemagne.
« 11 est bien vieux ! Il a fini son temps !
« Il a, je sais, bien deux cents ans passés.
« Par tant de lieux il démena son corps !
«lia reçu tant de coups sur l’écu !
« Il a conduit tant de rois à l’aumône!
« Quand sera-t-il las de faire la guerre? »
Gane répond : « Non, Charles n'est pas tel;
« Nul ne le voit, et n’a pu le connaître,
« Qui ne dira que l’empereur est noble.
« Je ne saurais le louer et vanter « Autant qu’il a d’honneur et de bonté.
« Et sa valeur, qui pourrait la conter?
« Dieu fit briller en lui tant de noblesse!
« Mieux vaut mourir que quitter son service!
Le païen dit : « Je suis émerveillé « Que l’empereur soit si vieux et chenu !
((Je sais qu’il a bien deux cents ans et plus!
« Par tant de lieux son corps a travaillé « Et tant reçu coups de lance et d’épieu !
« Il a conduit tant de rois à l’aumône !
« Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »
— « Quand son neveu vivra, jamais! dit Gane.
« Il n’a d'égal sous la hape du ciel, a Son compagnon Olivier est si brave !
<( Les douze pairs, que Charles chérit tant,
« Font l’avant-garde avec vingt mille Franks.
« Charle est tranquille ; il ne craint aucun
[homme! »
Le païen dit : « C’est vraiment merveilleux « Que l’empereur soit si blanc et chenu !
«Je sais qu’il a bien plus de deux cents ans! a II est allé conquérant tant de terres, a A tant reçu de coups d’épieux tranchants!
« Il a défait et tué tant de rois!
« Quand sera-t-il las de faire la guerre ? »
— • « Tant que Roland vivra, jamais! dit Gane.
« Il n’a d'égal jusques en Orient!
« Son compagnon Olivier est si brave !
a Les douze pairs que Charles aime tant,
« Font l’avant-garde avec vingt mille Franks.
« Charle est tranquille, homme vivant ne craint. >»
[agi.
— « Beau sire Gane, a dit le roi Marsile, « J?ai telle gent, plus belle n’en verrez. «Je puis avoir quatre cent mille preux,
« Pour attaquer Charles et les Français ! Gane répond : u Non; pas pour cette fois.
CHANT VII
<c De vos païens vous auriez grande perte.
« Pas de folie, et tenez-vous aux ruses.
(( A f empereur donnez tant de richesses « Que les Français en soient émerveillés.
« Envoyez-lui vingt otages aussi.
« En douce France il s'en retournera.
« Il laissera bien loin l’arrière-garde ;
« Le preux Roland y sera, je l’espère,
« Puis Olivier, le brave, le courtois.
« Tous deux sont morts, si l’cn veut bien me croire « Charles verra son grand orgueil tomber.
« 11 n’aura plus désir de vous combattre. » aoi. — « Beau sire Gane, a dit le roi Marsile,
« Par quel moyen puis-je occire Roland? »
Gane répond : « Je saurai vous le dire :
« Le roi sera dans les grands défilés ;
« L’arrière-garde au loin sera restée ;
« Roland le fier y sera, son neveu,
<t Puis Olivier,, en qui tant il se fie : c Vingt mille Franks ils auront dans leur troupe c De vos païens envoyez-leur cent mille,
« Qui tout d’abord leur livreront bataille.
« Les Franks seront affaiblis et blessés.
« Il y aura grand martyre des vôtres.
« Livrez aux Franks une seconde attaque :
« Dans l’une ou l’autre, il faut que Roland reste a Vous aurez fait une belle bataille.
« Et n’aurez plus de guerre en votre vie. aoi.
« S’il se pouvait que Roland y fût mort,
« Charles perdrait le bras droit de son corps;
« Sa merveilleuse armée y resterait.
« 11 ne pourrait réunir telle force.
« Terre-major (i) resterait en repos. >»
Quand il l’entend, le roi le baise au cou.
Puis il a fait apporter ses trésors, agi.
Le roi répond (que diraient-ils de plus ?) :
« Bon conseiller celui dont on s’assure.
« Jurez la mort de Roland, s’il y est! »
Gane répond : « Qu’il soit comme il vous plaît. » Sur la relique en son épée enclose,
Il a juré : la trahison est faite ! aoi.
11 y avait un fauteuil en ivoire.
Le roi Marsile y fait porter un livre Qui renfermait la loi de Mahomet ;
Ceci jura le Sarrasin d’Espagne,
S’il peut trouver à l’arrière Roland,
De le combattre avec toute sa troupe Et, s’il le peut, de le faire mourir.
Gane répond : « Votre vœu s’accomplisse ! » aoi.
Alors s’avance un païen, Valdabrun.
Il éleva le roi Marsilion.
Clair et riant : « Vous voyez mon épée,
« Dit-il au Frank, nul n’en a de meilleure,
« La garde vaut plus de mille mangons (2).
« Par amitié, sire, je vous la donne :
« Contre Roland le baron aidez-nous,
« Que nous puissions le trouver à rarrière. »
— « Ce sera fait, » répond le comte Gane.
Puis à la joue, au menton ils se baisent.
(1 TerrQ-major désigne la France. On dit aussi la grant région.
(2) Mangons, pièce de monnaie.
CHANT VII
Arrive après le païen Climorin.
Clair et riant, il dit à Ganelon :
oc Prenez mon casque ; on n’en vit de meilleur.
< i Contre Roland le marquis aidez-nous.
« Que nous puissions sûrement le honnir. »
— « Ce sera fait, » lui répond Ganelon.
Puis à la bouche, à la joue ils se baisent, aqi.
Arrive alors la reine Bramimonde.
Elle lui dit : ce Je vous aime beaucoup,
oc Car mon seigneur et tous ses gens vous prisent
« Deux bracelets j’envoie à votre femme :
« Ils ont tant d'or, de grenats, d’améthystes, a Qu’ils valent plus que tout l’avoir de Rome, cc Votre empereur n’en eut jamais de tels. »
Gane les prend et les place en sa botte, aoi.
Le roi demande au trésorier Mauduit :
«: Les dons pour Charle avez-vous préparés? »
Le trésorier répond : cc Oui, sire, bien :
<c Sept cents chameaux chargés d’or et d’argent,
<l Et vingt enfants, les plus nobles otages. » aoi.
Marsile tient Ganelon par l’épaule :
<t Vous êtes brave et sage, lui dit-il ;
<r Par cette foi, que vous tenez la bonne,
«Ne changez pas de sentiments pour nous.
< t De mon avoir vous aurez grande part :
<£ C’est dix mulets chargés d’or fin arabe;
« Je vous ferai de même tous les ans.
« Prenez les clés de cette cité vaste,
<c A l’empereur présentez ces grands dons.
« Faites-moi mettre à l’arrière Roland.
« Si je le puis trouver aux défilés,
« A lui je livre une bataille à mort. »
Gane répond : « M’est avis que je tarde. y>
Il monte en selle et se met en voyage (i). aoï.