CHARLEMAGNE SE MET EN ROUTE AVEC LA GRANDE ARMÉE
Notre empereur regagne ses quartiers ;
Il est venu dans la cité de Gaine.
Le preux Roland l’a prise et renversée;
Pendant cent ans elle en resta déserte.
De Ganelon il attend des nouvelles Et le tribut du grand pays d'Espagne.
Or, un matin, quand l’aube apparaissait,
Le comte Gane arrive au campement, aoi.
De grand matin l’empereur s’est levé,
Charles entend la messe et les matines.
Sur l’herbe verte, il est devant sa tente.
Roland y fut et le brave Olivier,
Nayme le duc, beaucoup d’autres aussi.
Ganelon vint, le traître, le parjure!
(i) La tradition a maudit le lieu où cette trahison a été préparée. Voir Aye d’Avignon, page 5o :
Si grant vertu i fist Damediex por Karlon Que des loriers qui furent là planté environ Aine puis n’en porta nul ne foille ni boton.
CHANT VIII
Avec astuce il commence à parler Et dit au roi : « Salut au nom de Dieu !
« J'apporte ici les clefs de Saragosse.
<c De grands trésors je vous fais amener.
« Et vingt enfants; faites-les bien garder !
« Le brave roi Marsile aussi vous mande « De ne le pas blâmer pour le calife.
« Carde mes yeux j’ai vu trois cent mille hommes. « Casques fermés, vêtus de leurs hauberts,
« Ceints d’une épée à garde d'or niellée,
« Qui se sont tous embarqués avec lui,
« Fuyant le roi parce qu’ils ne voulaient « Ni recevoir ni garder notre foi.
« Ils n’avaient pas navigué quatre lieues,
« Que la tempête et le vent les accueillent. a Ils sont noyés; vous n’en verrez pas un.
« S’il n’était mort, j’amenais le calife.
« Au roi païen, sire, vous pouvez croire :
« Vous ne verrez ce premier mois passer « Sans qu’il vous suive au royaume de France.
« Il recevra la foi que vous gardez,
« Votre vassal à mains jointes sera,
« De vous tiendra le royaume d’Espagne. »
Le roi lui dit : ce Grâces en soient à Dieu !
« Bien avez fait; en aurez grand profit. »
Mille clairons sonnent parmi l’armée.
On déshéberge, on charge les sommiers ;
Vers douce France on s’est acheminé, aoi.
Charles le Magne a ravagé l’Espagne, Pris les châteaux, violé les cités.
L’empereur dit que sa guerre est finie ;
Vers douce France il chevauche, le roi.
Le preux Roland fixe son étendard En haut d’un tertre et vers le ciel dressé.
Par le pays les Franks sont hébergés.
Et les païens, par ces longues vallées,
Vont chevauchant, enseignes déployées,
Basques lacés et ceints de leurs épées,
Ecus au cou et les lances levées.
Sur les hauteurs, dans un bois ils font halte : Quatre cent mille y attendent l’aurore.
Dieu! quel malheur que les Français l’ignorent!
[aoi.
Le jour s’en va, la nuit devient obscure.
Charles s’endort, le puissant empereur.
Il songe alors qu’il est aux défilés;
Entre ses mains il tient sa lance en frêne,
Quand Ganelon vient la saisir sur lui,
Qui la secoue et la brandit si fort Que vers le ciel en volent les éclats.
Charles dormait ; il ne s’éveille pas.
Après, il songe une autre vision.
Qu’il est en France, à son Aix-la-Chapelle.
Un ours le mord au bras droit durement.
Il voit venir d’Ardenne un léopard
Qui fièrement s’attaque à son corps même.
Un lévrier sort alors de la salie ;
Il vient à Charle au galop et par bonds.
Tranche d’abord l'oreille droite à Tours,
Puis, furieux, combat le léopard.
Les Franks disaient : « Quelle grande bataille ! $
CHANT IX
Mais on ne sait lequel la gagnera (i). Charles dormait; il ne s’éveille pas. aoi.