COMMENT GANE FAIT DESIGNER ROLAND POUR COMMANDER L’ARRIÈRE- GARDE
La nuit s’en va, l’aube claire apparaît.
Notre empereur chevauche fièrement,
Sur son armée il regarde souvent.
« Seigneurs barons, a dit l’empereur Charles,
« Voici les ports et les étroits passages :
« Nommez quelqu’un pour rester à barrière. » Gane répond : « C'est Roland, mon filatre (2) :
« N'avez baron d’un aussi grand courage. »
Le roi l’entend, fièrement le regarde.
Puis il lui dit : « Vous êtes un vrai diable !
« Mortelle rage au corps vous est entrée :
« Et qui fera devant moi l’avant-garde? »
Qane répond : « Ogier d’Ardennemark :
« N’avez baron qui mieux que lui la fasse, » aoi.
Le preux Roland entend qu’on le désigne ;
Il a parlé comme un vrai chevalier :
(1) L’ours est Gane, le léopard Pinabel, et le lévrier Thierry. Le bras droit de l’empereur est Roland. Ce qui rend cette explication assez plausible, c’est que Roland est appelé le bras de Charles ici et dans la Chanson des Saxons.
(2) Beaü-f.ls, c’est le mot correspondant à marâtre et à parâtre.
«Je vous dois bien aimer, sire parâtre : cc Vous m’avez fait désigner pour barrière.
«c Le roi qui tient la France, n’y perdra « Ni palefroi ni mulet, que je sache, cc Ni destrier qui puisse chevaucher; oc Il n’y perdra ni roussin ni sommier « Qui n’aient été vendus cher à l’épée. »
— « Vous dites vrai, je le sais bien,» dit Gane. aoi.
Quand Roland sait qu’à l’arrière il sera,
Avec colère il parle à son parâtre :
« Ahi ! pervers, et de mauvaise race,
« Tu croyais donc que le gant me cherrait,
« Comme te fit le bâton devant Charles! » aoi.
« Droit empereur, dit Roland le baron,
« Donnez-moi l’arc que vous tenez au poing :
« Ils ne pourront, certes, me reprocher « De le laisser tomber, comme fit Gane, cc Quand il reçut le bâton dans sa main. »
De l’empereur le front se rembrunit.
Il tient sa barbe et détord sa moustache.
Il ne peut pas s’empêcher de pleurer.
Après Roland le duc Nayme est venu;
Il n’y a pas plus brave homme à la cour.
Il dit au roi : « Vous l’avez entendu!
cc Le preux Roland il est fort irrité !
« L’arrière-garde est assignée à lui ;
« Aucun baron qui la conduirait mieux, oc Donnez-lui l’arc que vous avez tendu,
« Et trouvez-lui des gens qui l’aident bien. »
Le roi le donne, et Roland l’a reçu.
CHANT X
Notre empereur s’adresse à son neveu :
et Mon beau neveu, sachez bien qu’avec vous «Je veux laisser la moitié de l’armée ;
« Retenez-la, car c’est votre salut! »
Roland lui dit : et Non, je n’en ferai rien.
« Si je démens mon sang (i), Dieu me confonde! et Je retiendrai vingt mille Français braves;
« Passez les monts en toute sûreté,
« De mon vivant ne craignez aucun homme. »
[aoi.
COMMENT CHARLEMAGNE PASSE LES PVRÛxIeS AVEC LE GROS DE L’ARMEE
Le preux Roland monte son destrier,
Avec lui vient Olivier son ami;
Gérin y vient, et le brave Gérer,
Béranger vient, le preux Oihon aussi,
Sanche est venu, et le vieil Anséis;
Le fier Gérard de Rossillon y vient,
Y est venu le puissant duc Gaifer.
Turpin a dit : <x Par ma tête, j’irai ! »
— tt Et moi de même, a dit le preux Gautier ; et Je suis son homme et ne lui dois faillir. »
Se sont choisis vingt mille chevaliers, aoi.
(i) Le texte dit : Se la geste en desment. Ce mot est le plus souvent employé dans le sens de famille; il signifie aussi^/hz/s, actions , comme le latin gesta.
Le preux Roland dit à Gautier de Lum :
« De nos Français de France prenez mille * Pour occuper les hauteurs et les gorges ;
« Que l’empereur n’y perde aucun des siens. »
[aci.
Gautier répond : « Pour vous je dois bien faire. » Puis il a pris mille Français de France.
Gautier parcourt les hauteurs et les gorges.
Quoi qu’il apprenne, il n’en descendra pas Avant qu’ils aient tiré sept cents épées ( i ).
Almaris, roi du pays de Belferne,
Leur livrera ce jour un dur combat.
***THauts sont les pics, les vallons ténébreux,
Les rochers gris, les défilés sinistres.
Dans la douleur les Franks passent ce jour.
On entendait leur bruit de quinze lieues;
Ils approchaient de la Terre-major,
Voient la Gascogne, une terre à leur sire.
Il leur souvient de fiefs et de domaines,
De jeune fille ou bien de noble épouse;
Il n’en est pas qui de pitié ne pleure.
Mais l’empereur est le plus angoisseux;
Aux défilés il laisse son neveu.
Pitié l’en prend, ne peut ne pas pleurer, aoi.
Les douze pairs sont restés en Espagne,
Vingt mille Franks sont en leur compagnie.
(i) Voici le texte de ce passage, dont le sens est assez difficile à préciser:
N'en descend rat pur malvaises nuveles. (,)
Enceis qu’en seient Vil. C, espées traites, (.)
Reis Almaris del règne de Belterne Une bataille lur livrât le jur pesme.
CHANT X
Ils n'ont pas peur ni crainte de mourir.
Notre empereur retourne vers la France,
Sous son manteau cachant sa contenance.
Auprès de lui chevauche le duc Nayme.
Il dit au roi : « Pourquoi cette tristesse ? » Charles répond : « Le demander m’offense;
« J’ai si grand deuil, ne puis ne pas gémir :
« Par Ganelon France sera détruite.
« La nuit en songe un ange me fit voir « Qu’entre mes mains Gane brisait ma lance. « Il fit choisir pour l’arrière Roland ;
« Je l’ai laissé sur la terre étrangère ;
« Si je le perds, je n’aurai son pareil. » aoi.
Charles le Grand ne peut ne pas pleurer.
Cent mille Franks pour lui s’attendrissaient, Et pour Roland ont merveilleuse peur Le félon Gane a fait marché de lui.
Du roi païen il en eut de grands dons,
D’or et d’argent, de robes, de soieries,
Mulets, chevaux et chameaux et lions.
Marsile mande et les barons d’Espagne,
Et les émirs, les comtes et les ducs,
Les amiraux et les fils de ses comtes.
Quatre cent mille il rassemble en trois jours, Et ses tambours fait battre à Saragosse ;
Met Mahomet sur la plus haute tour (i).
Il n’est païen qui ne prie et l’adore ;
Les Sarrasins chevauchent à l’envi Par les vallons et les monts de Cerdagne.
De ceux de France ils voient les gonfalons,
(i) C'est-à-dire l’image de Mahonet*
L’arrière-garde où sont les douze pairs : De l'attaquer ils ne manqueront pas*