COMMENT DOUZE CHEFS PAÏENS S’ENGAGEAT A TUER ROLAND
S’est avancé le neveu de Marsile
Sur un mulet qu’il touche d’un bâton.
Il dit au roi bellement en riant :
« Beau sire roi. je vous ai tant servi !
« J’ai tant souffert de labeurs et de peines,
« Et tant gagné de batailles en champ !
« A moi l’honneur de combattre Roland (i) !
« Je l’occirai de mon épieu tranchant,
« Si Mahomet me veut être propice ;
« J’affranchirai tout le pays d’Espagne,
« Depuis les ports jusques à Durestant.
« Charles lassé, les Français rebutés,
« Vous n’aurez plus de guerre en votre vie. »
A lui Marsile en a donné le gant. aoi.
Quand le neveu tient le gant à son poing,
11 interpelle avec fierté son oncle :
(i) Le texte dit :
Dî nez m'un feu : ço est le colp de Rollant.
Feu signifie fief, don, honneur, grâce. Il était dans les mœurs chevaleresques de solliciter l’honneur du premier coup.
CHANT XI
« Beau sire roi, m’avez fait un grand don !
« Choisissez donc onze de vos barons,
« Nous combattrons les douze compagnons. » Tout le premier, Falseron lui répond (Il était frère au roi païen Marsile) :
« Mon beau neveu, vous et moi nous irons.
- Certainement nous ferons cette attaque ;
« Les Franks que Charle à l’arrière a laissés,
« Il est jugé que nous lesoccirons. « aoi.
Le roi Corsable arrive d’autre part,
Un barbaresque et de très-grande astuce.
Il a parlé comme un bon chevalier;
Il v.e voudrait pour rien être couard.
Vuci venir Malprimis de Brigal;
Plus vite il court que ne fait un cheval.
Devant Marsile il s’écrie hautement :
« Je conduirai mon corps à Roncevaux,
« Et si je joins Roland, je le tuerai. »
Un amiral, Balaguet, était là,
Noble a le corps, visage fier et clair.
Il est monté sur son cheval de guerre,
Et se fait fier de ses armes qu’il porte.
Pour le courage, il est bien renommé :
S’il eût été chrétien, quel noble preux (i) !
(i) Cette réflexion est très-fréquente dans nos poèmes. Voir Garinle Lohérain , page 37 de la traduction, et les vers sui> vants de Fierabras, page 18 :
Se il vausist Jhésu croire ni aùrer,
Nul milleur chevalier ne péust on trouver.,
On appliquait la même réflexion aux Sarrasines .
^ •sicz fu gente, s’ele fust baptiziée.
[Foulque de Candie, page 22.)
Devant le roi Marsile il s’écria « A Roncevaux, je conduirai mon corps, k Roland est mort si je puis le trouver,
« Comme Olivier et tous les douze pairs.
< i Les Franks mourront en deuil et grande honte. « Charles le Magne est vieux et radoteur ;
« Il sera las de mener cette guerre,
« Il laissera notre Espagne en repos! »
Le roi païen l’a beaucoup remercié. AOL
Il y avait un émir de Moriane Le plus félon en la terre d’Espagne.
Devant Marsile il fait sa vanterie :
« A Roncevaux, je guiderai me troupe;
« Ils sont vingt mille avec écus et lances :
« Je garantis RoLnd mort, si le trouve.
« N’y aura jour que Charles ne s'en plaigne. »
[aol
Arrive après Turgis de Tourtelouse.
11 était comte et maître de la ville.
De nos chrétiens il veut faire un grand vide ; Devant Marsile aux autres il s’ajoute :
«Ne craignez rien, sire, car Mahomet « Vaut plus, dit-il, que saint Pierre de Rome.
« Vous le servez : l’honneur du champ est nôtre; « A Roncevaux j’irai joindre Roland,
« Nul ne pourra le garantir de mort.
« Voyez ma lame, elle est et bonne et longue ;
« A Durendal (i) je la veux opposer.
(i) Durendal est l’épée de Roland. On raconte plus loin comment elle lui fut donnée. Les épees avaient un nom et étaient l’objet d’une grande vénération. Ce trait est commun à tous
CHANT XI
« Vous apprendrez laquelle a le dessus.
« Les Franks mourront s’ils s’exposent à nous.
« Charles le vieux en aura deuil et honte,
« Plus ici-bas ne portera couronne. »
Arrive après Escremiz de Valterne,
Il est païen et maître de sa terre.
Devant Marsile il s’écrie en la foule :
€ A Roncevaux, j’irai vaincre l’orgueil; a Si je le joins, Roland perdra la tête,
« Comme Olivier, qui commande les autres :
« Les douze pairs sont tous jugés à mort;
« Français mourront, France en sera déserte,
« De bons guerriers Charles aura disette. » aoi.
Un chef païen, Esturganz, était là,
Estramariz aussi, son compagnon.
Us sont félons et traîtres suborneurs.
Le roi leur dit : « Seigneurs, avancez-vous;
« En Roncevaux allez aux défijés ;
< Vous m’aiderez à conduire ma troupe. »
Les deux païens répondent : a A vos ordres !
« Nous combattrons Olivier et Roland ;
« Les douze pairs m’éviteront la mort.
« Nos lames sont et bonnes et tranchantes,
« Nous les ferons vermeilles de sang chaud;
« Français mourront, Charle en sera dolent,
« Nous vous ferons don de Terre-major;
les poGmes chevaleresques. Les plus illustres épées sont l’œuvre d’un forgeron Scandinave, nommé Galant, ou de ses
fils.
« Venez-y, roi, vous le verrez vraiment;
« De l’empereur nous vous ferons présent. »
Vient en courant Margariz de Sibiile.
Jusqu’à la mer il possède la terre;
Pour sa beauté, dames lui sont amies:
Il n’en est pas qui ne s’épanouisse En le voyant et qui ne lui sourie :
Nul païen n’a tant de chevalerie.
Par-dessus tous, du milieu de la foule,
Il crie au roi : « Ne vous effrayez pas,
« A Roncevaux, j’irai tuer Roland;
<c Sire Olivier n’y sauvera sa vie ;
« Les douze pairs restent pour leur martyre.
« Et cette épée, emmanchée en or pur,
« Don de l’émir de Primes, je vous jure « Qu’elle sera teinte de sang vermei) :
« Français mourront, France en sera honnie.
« Charle le vieux, à la barbe fleurie, ce Jour ne sera qu'il n’ait deuil et colère. f( Au bout d’un an nous aurons pris la France,
« Nous coucherons au bourg de Saint-Denis (i)! » Le roi païen fait un profond salut. » aoi.
Arrive alors Chernuble de Vainêgre.
Ses longs cheveux vont balayant la terre ;
Il porte un faix plus lourd en se jouant Que ne le font quatre mulets chargés.
Dans le pays, dit-on, dont il était,
Soleil ne luit et le blé ne peut croître;
(i) Le roi de France est souvent appelé le roi de Saint-Denis. Voir les Quatre Fils Aymon, vers 35 1 ; Huon de Bordeaux , page 206, etc.
CHANT XII
Jamais de pluie et jamais de rosée ;
Pierre n’y a qui ne soit toute noire.
Quelques-uns croient que les diables y restent (i). Chernuble dit : « J’ai ceint ma bonne épée,
« A Roncevaux, je la teindrai vermeille ;
« Si je rencontre en mon chemin Roland « Et ne l’attaque, on peut ne plus me croire ;
« Je conquerrai Durendal par l’épée,
« Français mourront, France en sera déserte. x> Les douze chefs païens sont réunis :
Ils conduiront cent mille Sarrasins.
A la bataille ils s’excitent, se pressent,
Et vont s’armer dans une sapinière.