EXPLOITS MERVEILLEUX D’OLIVIER, DE TURPIN ET DE ROLAND
Il y avait un chef de Saragosse :
Une moitié de la ville est à lui :
C'est Climorin,qui n’était pas prud'homme; Il a reçu la foi du comte Gane,
Par amitié le baisa sur la bouche Et lui donna l’épée et l’escarboucle.
Il dit qu’il veut honnir Terre-major,
Qu’à Charlemagne il prendra la couronne.
Son bon cheval, qu’on nomme Barbamouche^ Est plus léger qu'épervier, qu’hirondelle.
Il l'éperonne et lui lâche les rênes.
Il va frapper Angelier de Gascogne,
Que n’ont sauvé l’écu ni la cuirasse,
De son épieu lui met la pointe au corps, L’atteint si bien que tout le fer passe outre :
A pleine lance, il l'abat mort à terre.
Après s’écrie : cc Ils sont bons à confondre ! t Frappez, païens, pour rompre cette presse. )>
CHANT XVIII
Les Franks disaient : cc Dieu î quel deuil de brave
[homme ! »
Le pieux Roland interpelle Olivier :
cc Mon compagnon, voilà mort Angelier ! cc Nous n’avions pas plus vaillant chevalier.
— cc Dieu me le donne à venger, » répondit-il.
11 a piqué des éperons d’or pur ;
De Hauteclaire est l’acier tout sanglant.
Avec vigueur il frappe Climorin,
Brandit son coup et le Sarrasin tombe ;
Les démons vite ont emporté son âme.
Puis Olivier occit le duc Alphen.
D’Escabadiz il a tranché la tête,
Désarçonné sept cavaliers arabes,
Qui plus jamais ne pourront guerroyer, cc Mon campagnon, dit Roland, est fâché,
« Et près de moi va se faire louer.
<£ Pour de tels coups Charles nous aime plus. »
Il crie alors : « Frappez-les, chevaliers I » aoi.
Ailleurs était le païen Valdabrun.
Il éleva le roi Marsilion.
Il est le chef de quatre cents vaisseaux;
Tous les marins ne réclament que lui.
Par trahison il prit Jérusalem;
Il viola le temple Salomon (i).
Devant les fonds occit le patriarche.
Il a reçu la foi du comte Gane,
(i) Le trouvère veut parler sans doute de l'église du Saint- Sépulcre et des autres lieux saints de la Palestine. La préoccupation de la croisade se trouve dans presque toutes nos chansons de geste.
Et lui donna l’épée à riche garde.
Son bon cheval, qu’il nomme Gramimon,
Est plus léger que ne l’est un faucon :
Il l a piqué des éperons aigus;
Il va frapper Sanche, le riche duc,
Lui rompt l’écu, lui brise le haubert,
Lui met au corps les pans du gonfalon ;
A pleine lance il l’abat des arçons.
« Frappez, dit-il, païens, nous les vaincrons! »
Les Franks disaient : cc Dieu ! quel deuil de
[baron! » aoi.
Le preux Roland, quand il vit Sanche mort,
On peut savoir quel grand deuil il en eut.
Il éperonne, il court à toute force,
Tient Durendal, qui vaut plus que l’or fin,
Et va frapper Valdabrun tant qu’il peut Sur son bon casque orné de pierreries,
Tranche la tête et l’armure et le corps.
Avec la selle incrustée en or pur,
Profondément entre au dos du cheval :
Tous deux sont morts, qu’on le blâme ou le loue. Païens disaient: « Ce coup nous est trop dur! » Roland répond : cc Ne puis aimer les vôtres ; cc Par-devers vous est l’orgueil et le tort ! » aoi.
Un Africain est là, venu d’Afrique,
C’est Malcuidant, le fils du roi Malcud.
Son armement est tout en or battu ;
Plus que tout autre au soleil il reluit Sur son cheval qu’il nomme Saut- Perdu :
Aucune bête aussi vite ne court.
Il va frapper Anéis sur l’écu.
CHANT XVIII
Dont le vermeil et l’azur sont brisés ;
De son haubert il fracasse les pans,
Lui met au corps et le fer et le bois.
Le comte est mort et son temps est fini.
Les Franks disaient : « Quel dommage, baron ! »
Turpin allait par le champ de bataille ;
Tel tonsuré jamais ne chanta messe,
Qui de son corps ait fait tant de prouesses.
« Dieu te le rende, a-t-il dit au païen ;
«Tu m’as occis un que mon cœur regrette. »
Sur Malcuidant il pousse son cheval,
Frappe si fort sur l’écu de Tolède,
Qu’il l’abat mort du coup sur l’herbe verte.
D’une autre part est le païen Grandogne.
Fils de Capel, le roi de Cappadoce.
Son bon cheval, qu’il nomme Marinore,
Est plus léger que n’est oiseau qui vole.
Il éperonne, il a lâché la rêne,
Il va frapper Gérin à grande force.
Lui rompt l’écu vermeil, du coup l’enlève ;
Il lui déclôt en entier sa cuirasse,
Lui met au corps tout son gonfalon bleu Et l'abat mort près d’une haute roche.
Il tue encor son compagnon Gérer,
Et Béranger et Guy de Saint-Antoine.
Il va frapper un riche duc, Austore,
Seigneur d’Envers sur Rhône et de Valence;
Il l’abat mort. Païens s’en réjouissent.
Les Franks disaient : « Comme les nôtres
[tombent I »
Le preux Roland tient son épée en sang.
IJ entend bien que les Français se troublent,
A si grand deuil, il est près d'éclater.
« Dieu te confonde, a-t-il dit au païen ;
Tu m’as occis qui je te vendrai cher ! »
11 éperonne et son cheval s'élance :
Lequel payera? car ils sont en présence.
Grandogne était et prud’homme et vaillant,
Et vigoureux et brave combattant.
Sur son chemin il rencontra Roland.
Dès qu'il le vit, il le reconnut bien Au fier visage, au corps qu’il avait noble,
A son regard comme à sa contenance.
Il ne peut pas s'empêcher d’avoir peur.
Il voulait fuir, mais il ne le put pas.
Roland le frappe avec tant de vigueur!
Jusqu’au nasel (i) il lui fend tout le casque, Tranche le nez, et la bouche, et les dents,
Le corps entier et la cotte de mailles.
Les bords d’argent de la selle dorée,
Et dü cheval le dos profondément.
Homme et cheval sont occis sans remède.
Les Sarrasins tout dolents gémissaient;
Les Franks disaient : « Notre garant bien frappe! »
(i) Le nasel est la partie du casque destinée à protéger le nez.
CHANT XIX