‹ La Chanson de RolandChapitre 32 sur 46 · POURQUOI ROLAND ESSAYE DE BRISER SON ÉPÉE · texte numérisé non relu

POURQUOI ROLAND ESSAYE DE BRISER SON ÉPÉE

Roland sent bien que la mort lui est proche : C’est le cerveau qui sort par les oreilles.

Il priait Dieu pour qu'il sauvât ses pairs.

Et pour lui -même invoquait Gabriel.

Il prit son cor pour n’avoir de reproche.

Et Burendai l’épée en l’autre main.

Plus loin qu’un trait lancé d’une arbalète (1),

Il s’avança sur la terre d’Espagne,

Gravit un tertre. Au-dessous d’un bel arbre Il y avait quatre marches de marbre.

Sur l’herbe verte il tombe à la renverse ;

Là s’est pâmé, car la mort lui est proche.

Hauts sont les pics et très-hauts sont les arbres.

Il y a là quatre marches de marbre.

Le preux Roland pâmait sur l’herbe verte.

Un Sarrasin des deux yeux le guettait;

Il se feint mort, il gît entre les autres,

De sang salit son corps et son visage,

Saute sur ses pieds, se hâte de courir,

Il était beau, fort et de grand courage ;

Par son orgueil lui vint mortelle rage ;

Saisit Roland, et son corps et ses armes.

« Vaincu, dit- il, est le neveu de Charles!

« Je porterai cette épée en Syrie! y>

Il la tirait, Roland s’en aperçut.

(1) MM. Francisque Michel et Génin lisent :

D’un arbaleste ne poest traire un quarrel.

M. Muller lit :

Plus qu’arbaleste ne poet traire un quarrel.

J’adopte, avec M. Louis Moland, le sens donné par le texte de Gœttingue. 11 importe, en effet, comme on le verra plus bas. de bien préciser que Roland est resté maître du champ de bataille et qu’il est mort sur la terre étrangère cunquerrant ment .

CHANT XXVIII

Roland sent bien qu’il lui prend son épée,

Ouvre les yeux et ne lui dit qu’un mot :

(( A mon escient, tu n’es pas un des nôtres! »

Il tient le cor, qufil n’eût pas voulu perdre :

Il en frappa le païen sur son casque.

Brisa l'acier e^la tête et les os,

Lui fit sortir les deux yeux de la tête ;

Juste à ses pieds il l’a renversé mort.

« Brigand, dit-il, tu fus donc si hardi « De me saisir, soit à droit, soit à tort?

« Qui l’apprendra te tiendra pour un fou!

« En est fendu le pavillon du cor,

« Tous les cristaux et l’or en sont tombés. »

Il s’aperçoit qu’il a perdu la vue,

Se met sur pieds, tant qu’il peut s’évertue ;

Mais son visage a perdu sa couleur.

Devant Roland est une pierre brune :

Dix coups il frappe en deuil et par rancune ; Grince l’acier, ne rompt ni ne s’ébrèche,

Le comte dit : « Aide, sainte Marie !

« Eh! Durendal, quel malheur! bonne épée! a Quand je me meurs, ne puis plus vous défendre ! « Avec vous j’ai gagné tant de batailles,

<c Et j’ai conquis tant de vastes pays,

« Que garde Charle à la barbe chenue!

« Ne vous ait pas qui fuit devant un autre !

<c Un bon guerrier vous a longtemps tenue,

« Tel n’en aura jamais la libre France. y>

Il frappe encor la pierre de sardoine ;

Grince l’acier, ne rompt ni ne s’ébrèche.

Quand il voit bien qu’il ne peut la briser,

Il recommence à la plaindre à soi-même : cc Eh ! Durendal, que tu es claire et blanche ! ce Gomme au soleil tu reluis et flamboies !

« Charle était aux vallons de Moriane,

« Quand Dieu du ciel lui manda, par son ange, « De te donner à brave capitaine ;

« Me la ceignit, le noble roi, le Magne.

«Je lui conquis Normandie et Bretagne;

« Je lui conquis le Maine et le Poitou ;

«Je lui conquis et Bourgogne et Lorraine ;

«Je lui conquis Aquitaine et Provence,

« La Lombardie et toute la Romagne ;

«Je lui conquis la Bavière et la Flandre,

« Et l’Allemagne et la terre de Pouille. cc Constantinople ( il en reçut l’hommage),

« Toute la Saxe, à l’empereur soumise;

«Je lui conquis Ecosse, Galle, Islande,

« Et l’Angleterre (il en fit son domaine) (i).

« Ai-je conquis de pays et de terres,

« Que Charles tient, qui barbe a toute blanche ! « Pour Durendal j’ai douleur et regret,

« Mieux vaut mourir qu’aux païens elle reste !

« Sauve, Dieu Père, à France cette honte!

Il frappe encor sur une pierre grise.

Plus en abat que je ne vous sais dire ;

(i) L’énumération de ces pays est fort incertaine dans le texte d’Oxford. Aussi serait-il oiseux d’expliquer pourquoi l’on a donné raison ici à telle ou telle lecture.

Le vers relatif à l’Angleterre est ainsi conçu :

E Engleterre que il teneit sa cambre, ce qui veut dire faire partie du domaine privé.

On trouvera plus loin la même expression appliquée à la ville de Laon.

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