CHARLEMAGNE PLEURE SON NEVEU
De bon matin, quand l’aube perce à peine,
Est éveillé l'empereur Charlemagne.
Saint Gabriel, qui de par Dieu le garde Leva la main, sur lui signa la croix.
Notre empereur se lève, se désarme ;
Toute la troupe alors s’est désarmée,
Et les Français avec hâte chevauchent Par ces sentiers longs et ces chemins larges;
Ils s’en vont voir le merveilleux désastre A Roncevaux où la bataille fut. aoi.
A Roncevaux Charles est arrivé.
Des morts qu’il trouve il commence à pleurer : « Seigneurs français, ralentissez le pas !
« Car c’est à moi d’aller seul en avant,
« Pour mon neveu que je voudrais trouver.
<• J’étais dans Aix, un jour de grande fête :
« Là se vantaient mes vaillants chevaliers « De grands combats et de forts coups d’épée.
« J’ouïs Roland dire cette raison,
« Qu’il ne mourrait en royaume étranger, a Qu’en devançant ses hommes et ses pairs,
« Avec le chef tourné vers l’ennemi,
« Et qu’en vainqueur il finirait, le brave! »
Un peu plus loin qu’on ne lance un bâton. Devant les siens, il monte sur un pic.
Quand l’empereur va cherchant son neveu,
Il voit les fleurs et le gazon du pré
Qui sont vermeils du sang de nos barons.
Il a pitié, ne peut ne pas pleurer.
Sous les deux pins est parvenu le roi.
Il reconnaît les coups sur les trois pierres; Sur l’herbe verte il voit gir son neveu. Charle a douleur, et ce n’est pas merveille, Descend à pied, y va de pleine course.
Entre ses mains il soulève Roland,
Sur lui se pâme : il en a tant d’angoisse !
Notre empereur revint de pâmoison.
Nayme le duc et le comte Asselin,
Geoffroy d’ Anjou, le preux Henri, son frère, Prennent le roi, le dressent contre un pin. Regarde à terre, il voit son neveu gir,
Et doucement prend à le regretter (i).
« Ami Roland, Dieu ait pitié de toi!
« Homme jamais ne vit tel chevalier,
« Pour engager et gagner grands combats ;
Vers le déclin mon honneur est tourné. » Charles se pâme ; il ne se peut tenir, aoi.
(i) Dans l’ardeur du combat, on donne un mot d’éloge au chevalier qui frappe un grand coup, et de regret à celui qui succombe. Il est aussi d’usage de faire l’oraison funèbre avec plus de détail quand on en a le loisir. Roland l’a lait pour Olivier et Turpin. Ici Charlemagne rend ce pieux devoir à Roland. Las exemples en sont fréquents.
CHANT XXXIVe
Charles le roi revint de pâmoison.
Quatre barons le tiennent par les mains. Regarde à terre, il voit son neveu gir,
Le corps gaillard, mais la couleur perdue.
Les yeux lui sont tournés et ténébreux.
Charles le plaint par amour et par foi ;
« Ami Roland, que Dieu mette ton âme « En saintes fleurs parmi les glorieux !
« Comme tu vins à tort dans ce pays !
« Jour n’y aura que pour toi je ne souffre.
« Que vont déchoir ma force et mon bonheur • «Je n’aurai plus qui soutienne mon droit!
« Je crois n'avoir sur terre un seul ami;
« J’ai des parents, mais nul aussi loyal ! »
A pleines mains, il tire ses cheveux.
Cent mille Franks en ont douleur si grande, Qu’il n’en est pas qui durement ne pleure, aol
< f Ami Roland, en France je retourne.
« Quand je serai dans mon domaine, à Laon,
« De maints États viendront les étrangers ;
« Demanderont : Où est le capitaine ?
«Je leur dirai qu’il est mort en Espagne.
« Dans la douleur je tiendrai mon royaume,
« N’y aura jour que ne pleure et m’en plaigne !
« Ami Roland, brave et belle jeunesse !
« Quand je serai dans Aix, à ma chapelle,
« Les gens viendront demander des nouvelles;
« J’en donnerai d’étranges et cruelles :
« Mort mon neveu, qui conquit tant pour moi ! « Vont contre moi se rebeller Saxons.
« Bulgares, Huns, tant de peuples divers (i),
« Et les Romains, et tous ceux de Palerme,
« Et ceux d’Afrique et ceux de Califerne.
« Puis s’accroîtront mes peines, mes souffrances. « Qui conduira si puissamment mes troupes,
« Quand il est mort celui qui nous guidait?
«Tu vas rester déserte, France douce!
« J'ai si grand deuil que voudrais ne pas être ! s Notre empereur tire sa blanche barbe.
Et des deux mains les cheveux de sa tête.
Cent mille Franks se pâment contre terre.
« Ami Roland, Dieu te prenne en merci!
« En paradis que ton âme soit mise !
« Qui t’a tué France a mis en détresse.
« J’ai si grand deuil que ne voudrais survivre « A mes parents qui pour moi sont occis.
« M’accorde Dieu, fils de sainte Marie,
« Qu'avant d’atteindre aux défilés de Size,
« L'âme aujourd’hui soit de mon corps partie,
« Entre les leurs que mon âme soit mise,
« Et que ma chair soit près d'eux enfouie ! » Pleure des yeux, tire sa blanche barbe,
Et Nayme dit : « Charle a grande douleur! aol
(i) A cause de l’anachronisme, je me crois autorisé à traduire Hongre par Huns. C’est ainsi que, dans la première branche de Garin le Lohérain , on appelle Hongres les peuples qui ont fait l’invasion d’Attila.
Au vers suivant, le texte ajoute aux Romains et aux Palermitains les Puillaim , c’est-à-dire les gens de la Fouille.
CHANT XXXV
CHARLEMAGNE FAIT RENDRE LES DERNIERS DEVOIRS AUX MORTS ET LES FRANÇAIS REVIENNENT EN FRANCE.
Sire empereur, a dit Geoffroy d'Anjou,
«Ne démenez si fort cette douleur.
« Par tout le champ faites chercher les nôtres « Que ceux d’Espagne en bataille ont tués.
« Dans un charnier commandez qu’on les porte, s Le roi lui dit : « Sonnez de votre cor. » aoi.
Geoffroy d’Anjou de son cor a sonné.
Charles commande ; à pied sautent les Franks. Tous leurs amis qu’ils ont retrouvés morts,
Dans un charnier ils les portent d’abord.
Assez y a d’évêques, de chanoines,
Moines, abbés et prêtres tonsurés ;
Ils ont absous les morts au nom de Dieu,
Fait allumer les parfums et la myrrhe,
Ils les ont tous encensés bravement;
En grand honneur ils les ont enterrés Et laissés là : qu’eussent-ils fait de plus? aoi.
Notre empereur fait mettre à part Roland,
Sire Olivier et Turpin l’archevêque.
Devant lui-même il les a fait ouvrir,
Et les trois cœurs en un drap recueillir;
En blanc cercueil de marbre il les a mis,
Et puis les corps des barons il a pris,
Et dans des peaux de cerf il les a mis,