COMMENT CHARLEMAGNE FAIT JUGER LE COMTE GANE
Notre empereur dans Aix est revenu.
Gane le traître, en des chaînes de fer,
Est dans la ville en face du palais.
Contre un poteau les serfs l’ont attaché;
Ils ont lié ses mains par des courroies;
Il est battu de bâtons et de verges :
N’a mérité qu’on le traite autrement.
Avec douleur, il attend son procès.
Il est écrit dans une ancienne Geste
Que Charles mande hommes de plusieurs terres :
Ils sont venus dans Aix, à la chapelle.
C’est un grand jour de fête solennelle,
Celle, dit-on, du baron saint Sylvestre.
On commença d’instruire le procès De Ganelon qui trahison a fait.
Or, devant lui le roi l’a fait traîner, aoi.
« Seigneurs barons, dit le roi Charlemagne,
CHANT XXXVII
« De Ganelon jugez-moi donc le droit.
« Avec l’armée en Espagne il alla,
« Il m’a ravi de mes Français vingt mille,
« Et mon neveu, que vous ne verrez plus.
« Sire Olivier, le brave, le courtois.
« Gane a trahi les pairs pour des richesses. :■) Ganelon dit : « Félon si je le cache!
« Roland m’avait fait tort dans mon avoir,
« J’ai poursuivi sa détresse et sa mort ;
« Mais trahison, je n’en reconnais nulle. » Et les Français disent ; « Nous entendrons. »
Devant le roi se tient le comte Gane,
Le corps gaillard, la face colorée ;
S’il eût été loyal, un vrai baron !
Il regardait les Franks et tous les juges,
Et ses parents, qui sont trente avec lui;
Puis il cria d’une voix haute et claire :
« Au nom de Dieu, barons, eutendez-moî.
« Je fus au camp avec l’empereur Charles, g Je le servais par amour et par foi.
« Quand son neveu Roland me prit en haine,
« Et me choisit pour une mort cruelle.
« Je fis message auprès du roi Marsile ;
« Par mon savoir, je vins à me sauver.
« Je défiai Roland le valeureux,
« Sire Olivier et tous leurs compagnons.
« Charles l’ouït, et scs barons aussi.
« Je me vengeai, mais je n’ai pas trahi. »
Et les Français : « Nous irons en conseil. » Quand Gane voit que son grand plaid commence, 11 réunit trente de ses parents.
Il en est un que les autres écoutent :
C’est Pinabel, du castel de Sorence.
Il sait parler avec des raisons justes.
Est bon guerrier pour défendre ses armes, ao
Gane lui dit : « En vous, ami, me fie :
« Tirez-moi hors de mort, de calomnie, » Pinabel dit : Vous serez tôt sauvé.
« 11 n’est Français vous condamnant à mort, c Si l’empereur m’accorde le combat,
« Qu’avec mon fer je ne démente ici. »
Gane le comte aux pieds du roi s’avance.
Saxons, Normands, Bavarois, Poitevins Et les Français sont allés au conseil ;
Assez y a d’Allemands, de Thiois.
Ceux de l’Auvergne y sont les plus courtois, C’est Pinabel qui les fait tenir cois.
L’un dit à l’autre : « Il faut en rester là :
« Laissons le plaid et prions l’empereur,
« Pour cette fois, d’acquitter Ganelon,
« Et qu’il le serve avec amour et foi.
<r Roland est mort : plus ne le reverrons ;
« Nous ne l’aurons pour or ni pour richesse?. « Fou qui voudrait combattre Pinabel. »
Il n’en est pas qui vienne contredire,
Hors Thierry seul, le frère de Geoffroy»
CHANT XXXVIII