COMMENT CHARLEMAGNE REÇOIT LES MESSAGERS DE MARSILE
Notre empereur est en fête, en liesse,
Il a pris Gordres et mis les murs en pièces ! Par ses pierriers il a détruit les tours,,
Ses chevaliers en ont un grand butin D’or et d’argent, et de riches armures.
Il n’est resté nul païen dans la ville Qui n’ait été occis ou baptisé (i).
Notre empereur est dans un grand verger*
Sont avec lui Roland, sire Olivier,
Sanche le duc et le fier Anséis,
Geoffroy d’Anjou, gonfalonier du roi ;
Gérin y fut et son ami Gérer.
Il y avait aussi bien d autres preux :
De douce France ils étaient quinze mille.
Ces chevaliers sont sur des tapis blancs,
Jouent au damier pour s’amuser entre eux,
Au jeu d’échecs les vieux et les plus sages.
Les bacheliers légers jouent à l’escrime.
Dessous un pin, auprès d’un églantier.
Est un fauteuil qu’on a fait tout d’or pur.
(i) Cest dans les chansons de geste un usage de tuer ceux qui refusent le baptême; cependant plusieurs papes, et notamment saint Grégoire le Grand, s’étaient déjà prononcés contre les conversions forcées.
Là sied le roi qui tient la douce France. Blanche est sa barbe et sa tête fleurie ;
Noble est son corps, sa contenance hère.
Le cherche-t-on, n’est besoin qu’on le montre ! Les messagers descendent de leurs mules; Avec respect et grâce ils le saluent.
C'est Blancandrin qui parle le premier,
Il dit au roi : « Salut au nom de Dieu,
« Le glorieux que devez adorer!
« Vous fait mander le brave roi Marsile :
« Qu’il s’est enquis d’un moyen de salut,
« De son avoir vous veut donner beaucoup,
« Ours et lions, lévriers enchaînés,
« Sept cents chameaux et mille autours mués,
« D’or et d’argent trois cents mulets chargés ;
« Cinquante chars que vous pourrez remplir.
« Tant y aura de besants d’un or pur « Que vous pourrez bien payer vos soldats.
« Assez longtemps vous fûtes en Espagne :
« Dans Aix, en France, il vous faut retourner « Là vous suivra mon maître, il le promet. « Notre empereur étend les mains vers Dieu, Baisse la tête et commence à penser, agi.
Notre empereur tient la tête inclinée.
De sa parole il n’est jamais hâtif,
Sa coutume est de parler à loisir.
Il se redresse, et son visage est fier.
Puis il répond : « Vous avez bien parlé.
« Le roi Marsile est fort mon ennemi ;
« A ce discours, que vous venez de dire,
CHANT III
« Par quel moyen pourrai- je me fier?
Le Sarrasin lui dit : « Par des otages,
« Dont vous aurez ou dix ou quinze ou vingt,
« Dût-il périr, j’y mets un fils à moi ;
« Vous en aurez peut-être de plus nobles.
« Quand vous serez dans le royal palais « A célébrer le jour de saint Michel,
« Là vous suivra mon maître, il le promet ;
« A vos bains d’Aix, que Dieu pour vous a faits, « Il a dessein de se faire chrétien. »
Charles répond : « Il pourra se sauver! » aoi.
Le soir fut beau; le soleil était clair.
Le roi fait mettre à l’étable les mules.
En un verger il fait tendre une tente,
Les messagers il y fait héberger ;
Douze sergents les ont bien accueillis.
Jusqu’au jour clair ils y passent la nuit.
De grand matin s’est levé l'empereur;
Charles entend la messe et les matines,
Et sous un pin l’empereur est allé.
Pour le conseil il mande ses barons :
Par ceux de France il veut en tout marcher, aoi*