COMMENT LES FRANÇAIS DÉLIBÈRENT SUR LES PROPOSITIONS DU ROI MARSILE
Notre empereur est allé sous un pin.
Il a mandé ses barons au conseil,
Le duc Ogier, l’archevêque Turpin,
Richard le vieux et son neveu Henry,
Le vaillant comte Acelin de Gascogne,
Th î haut de Reims et Milon son cousin ;
Gérer y fut et son ami Gérin.
Le preux Roland y vint en même temps Avec le noble et vaillant Olivier.
Des Franks de France (i) ils étaient plus de mille, Ganes y vint, qui fit la trahison.
Lors commença ce conseil de malheur, aoi.
« Seigneurs barons, dit Charles l’empereur,
« Le roi païen m’a transmis un message.
« De son avoir il m’offre grande part :
« Ours et lions, lévriers enchaînés,
« Sept cents chameaux et mille autours mués,
« Trois cents mulets chargés de l’or arabe ;
« Avec cela plus de cinquante chars.
« Mais il entend que je m’en aille en France.
« Il me suivra dans Aix, ma résidence ;
« Il recevra notre loi salutaire,
« Sera chrétien, de moi tiendra ses terres ;
« Mais je ne sais s’il en a le dessein. »
Et les Français disent : « Prenons bien garde!»
[aoi.
Notre empereur a fini ses raisons.
Le preux Roland, qui point ne les approuve, Saute sur pieds et vient y contredire.
Il dit au roi : « Ne croyez pas Marsile!
(i) C’est-à-dire de la France proprement dite. Le mot frank servait aussi à désigner les hommes libres.
ClL-YNT III.
« Depuis sept ans nous sommes en Espagne.
« Je vous conquis etNoples et Commible,
« J’ai pris Valterne et la terre de Pme,
« Et Balaguet, etTudèle et Sézille.
« Le roi Marsile a toujours été traître.
« Il vous manda quinze mille des siens,
« Chacun portant une branche d’olive ;
« Ils vous disaient tous ces mêmes discours.
« De vos Français vous prîtes les avis.
« On conseilla quelque accommodement.
« Vers le païen vous mandâtes deux comtes ;
« L’un fut Basan et le second Basile :
« Il leur coupa la tête auprès d’Haltile.
« Faites la guerre entreprise par vous;
« Vers Saragosse amenez votre armée (i),
« Assiégez-la plutôt toute la vie,
« Et vengez ceux que le félon occit. » àoi.
Notre empereur tient la tête baissée,
Flatte sa barbe et tire sa moustache,
A son neveu ne répond bien ni mal.
Tous les Français se taisent; Ganelon Saute sur pieds; il vient devant le roi.,
Et fièrement commence ses raisons.
« N'écoutez pas, sire, les insensés,
« Ni moi ni d’autre, mais bien votre avantage.
« Lorsque le roi païen vous fait mander « Qu’il deviendra votre homme à deux mains
[jointes,
« De votre don tiendra toute l’Espagne,
(i) Le texte dit : Votre ost banie , c’est-à-dire convoqu.c par un ban.
« Et recevra la foi que nous gardons.
« Celui qui dit de rejeter cette offre « N’a nul souci quelle mort nous mourions, ci Conseil d’orgueil n’a droit d’être suivi.
« Laissons les fous et tenons -nous aux sages. »
. [aoi.
Nayme le duc vient après Ganelon (i);
Il n’y avait plus brave homme à la cour.
Il dit au roi : « Vous avez entendu « Ce que le preux Ganes a répondu ?
a lia raison; qu'il soit donc écouté!
« Le roi Marsile est vaincu dans la guerre ;
« Vous avez pris toutes ses forteresses,
« Par vos pierriers avez brisé ses murs,
« Vaincu sa troupe et brûlé ses cités.
« Quand il vous prie avoir merci de lui,
« Qu’en garantie il offre des otages :
« Lui faire plus ce serait un péché.
« Faut mettre fin à cette longue guerre. )> LesFranks disaient : « Le duc a bien parlé ! » agi.
COMMENT ROLAND FAIT DÉSIGNER GANE POUR ALLER EN AMBASSADE AUPRÈS DE MARSILE
Seigneurs barons, qui donc enverrons-nous « A Saragosse auprès du roi Marsile ? »
(ï) Diminutif très-usité de Gane, On dit de même Karl-on, Marsili-on.
CHANT IV
Nayme répond : « J’irai, si vous voulez;
« Donnez-m’endonc le gant et le bâton (i). »
Le roi répond : « Vous êtes homme sage ;
« Non, par ma barbe et par cette moustache,
« Si loin de moi vous n’irez cette année d Asseyez-vous, quand nul ne vous appelle !
« Qui donc, seigneurs, pourrons-nous envoyer « Au Sarrasin qui garde Saragosse? »
Roland répond : « J'y puis aller très-bien. >> Olivier dit : « Non, vous n’en ferez rien.
« Votre courage est trop fier et farouche,
« Et je craindrais de vous quelque querelle.
« Si le roi veut, j’y puis aller très-bien. »
Le roi répond : « Tous les deux, taisez- vous;
« Ni vous ni lui n'y porterez les pieds.
« Par cette barbe ici, qu’on voit blanchir, a Les douze pairs y seront mal venus. »
Tous les Français se taisent, restent cois.
Turpin de Reims se lève de son rang.
« Laissez, dit-il, vos Français reposer.
« En ce pays vous fûtes sept années;
« Ils ont eu tant de travaux et de mal! a Donnez à moi le bâton et le gant :
« Je m’en irai vers ce païen d’Espagne.
« Je voudrais voir un peu comme il est fait. » Notre empereur lui répond en colère :
« Asseyez-vous sur votre tapis blanc;
((Ne parlez plus, si je ne vous commande. » aoi.
(i) Le gant et le bâton indiquent l’investiture d’une charge ou d’une mission. Roland blessé offre son gant à Dieu comme pour lui faire hommage de lui-même.
« Chevaliers franks, dit le roi Charlemagne,
« Choisissez donc un baron de ma terre,
« Qui portera mon message à Marsile. »
Roland lui dit : cc C'est Gane, mon parâtre. » Et les Français : « Certe, il le peut bien faire! « Vous n’enverrez aucun qui soit plus sage. » Le comte Gane en fut rempli d’angoisses.
Il rejeta son grand manteau de martre,
Il reste alors en blouse de satin ;
Ses yeux sont clairs et son visage fier,
Son corps est noble et sa poitrine large ;
Il est si beau ! tous ses pairs le regardent.
« Roland, dit-il, fou, pourquoi cette rage?
« Chacun sait bien que je suis ton parâtre (i). « Tu m’as nommé pour aller chez Marsile?
« Si Dieu permet que de là je revienne,
«Je t'en aurai si grand ressentiment « Qu’il durera pendant toute ta vie ! »
Roland répond : « C’est orgueil et folie !
« Je n’ai souci, chacun sait, des menaces.
« Pour ce message, il faut un homme sage;
« Si le roi veut, je le ferai pour vous. »
Gane répond : « Pour moi tu n’iras pas : aoi.
« Tu n’es mon homme et je ne suis ton sire.
(i) Voir Berte anx grands piés :
Li premier des enfants, de ce ne doutez mie,
Que Pépins ot de Berte la Blonde, l’eschevie
Orent-ils une fille sage et bien enseignie
Femme Milon d’Ayglent; moult ot grant seignorie,
Et fu mère Rollant.
Lamèrede Roland avait épousé Milon en premières noces et fui ensuite mariée à Gane.
CHANT Y
a Puisque le roi pour son service ordonne,
« J'irai trouver Marsile à Saragosse ; oc Mais j’y mettrai quelque retardement « Pour dissiper cette grande colère. »
Lorsqu'il l’entend, Roland commence à rire. agi.