LE CONSEIL TENU A CORDOUE PAR CHARLEMAGNE
L'empereur-roi est assis sous un pin, et ses barons viennent tenir conseil : le duc Ogier, Tarchevêque Turpin, Richard le Vieux, et son neveu Henri, Thibaud de Reims et son cousin Milon, et Acelin, preux comte de Gascogne. Us étaient bien plus de mille Français.
On y voyait et Gérin et Gérier. Avec eux vint Roland, le noble comte, accompagné du vaillant Olivier.
Puis vint celui qui trahit : Ganelon...
Lors commença ce conseil de malheur.
— « Seigneurs barons, dit Charle l'empereur, le roi païen m'a transmis un message.
» De son avoir il me donne part grande : des lévriers, des lions et des ours; sept cents chameaux, mille autours déjà grands, cinquante chars, remplis d'or d'Arabie et attelés de quatre cents mulets.
» Mais il prétend qu'en France je retourne.
« Il me suivra à Aix, en mon palais, pour recevoir notre loi de salut; et, fait chrétien, tiendra de moi ses terres.
» Le veut-il bien, en son cœur? Je ne sais. »
Et tous de dire : « Il nous faut prendre garde. »
Quand l'empereur a fini son discours, le preux Roland, qui n'admet pas d'entente, se met debout et contredit son oncle.
Il dit au roi :
« Fou qui croirait Marsile !
» Voilà sept ans, nous sommes en Espagne'. J'ai pris pour vous et Noples et Commibles*, con-
1. Les assauts des Sarrasins et leur vigoureuse résislance avaient tellenieril frappé les inoaginalions qu'il arriva à tel trouvère d'étendre de sept ans à vingt-sept ans la durée du séjour de l'empereur en Espagne. La chanson de Gui de Bourgogne (xii* siècle) nous montre les barons, encore jeunes à leur dépari de France, devenus des vieillards, et leurs fils, qu'ils avaient laissés enfants, devenus des hommes. Les fils franchissent à leur tour les Pyrénées pour prêter m^in forte à leurs pères. C'est Gui qui les conduit. Après de beaux faits d'armes, les nouveaux venus rejoi.L'nent leurs anciens. Vive est la joie des pères et des fils qui s'embrassent et vont fraterniser dans de communes victoires, puis reprendre la route de France. Sur cette roule, hélas ! il y aura Roncevaui.
2. Noples et Commibles demeurent pour nous des villes inconnues. Nombreux sont, dans le cours du poème, les noms de villes
quis Valterre et la terre de Fine, et Balaguer, et Tudèle et Séville.
» Marsile, lui, n'a fait qu'œuvres de traître.
» Il envoya jadis quinze païens, portant chacun une branche d'olive, et vous disant des paroles semblables.
» De vos Français vous prîtes le conseil...
» On vous loua de faire une folie; et ce païen reçut deux de vos comtes, Basan, Basile, envoyés de par vous.
» Que fit-il d'eux? Il les décapita. Leurs têtes sont sur les monts Haltoïe...
» Poussez la guerre ainsi qu'elle s'est faite; menez l'armée assiéger Saragosse,y dussiez-vous
et de peuples incertains, comportant toutes les conjectures. Qui voudra avoir là-dessus les meilleurs éclaircissements, devra lire deux études de M. Gaston Paris, l'une sur la Géographie de la Chanson de Roland {Revue Critiaiie. septembre 1869), l'autre sur les Noms de peuple dans la Chanson de Roland {Romania, octobre 1873).
11 est manifeste que l'auteur de la Chanson de Roland n'a aucun souci de l'exactitude géographique. 11 lui suffit d'utiliser sans discernement toute une nomenclature de pays divers et notamment de villes espagnoles qu'il a en tête et dont il ne connaît pas d'ailleurs le plus souvent la position respective. De vagues notions le déterminent. Il sait, par exemple, que l'Espagne est montagneuse. C'est une raison suffisante pour qu'au commencement de son poème, il place sur une montagne la ville de Saraffosse qui est en plaine. « Sarraguce k'est en une muntaigne. »
peiner toute la vie; et vengez ceux que tua ce félon* ! »
L'empereur, sombre et la tête baissée, tord sa moustache et tourmente sa barbe, sans dire oui ni non à son neveu.
Tous sont muets; tous, liormis Ganelon, lequel se lève et s'en vient devant Charle.
D'un air superbe, il se met à parler :
« 0 roi, dit-il, qu'un autre parle ou moi, n'écoutez rien, sinon votre avantage.
» Le roi Marsile aujourd'hui vous avise qu'à
1. La chanson de geste, la Prise de l'ampelune, composée vers la fio du treizième siècle, nous raconte l'épisode de Basile et Basan, qui devait avoir servi de thème à une chanson plus ancienne.
Ganelon, qui alors faisait li^'ure de parfait baron, avait dit à Chailemairne : « Sire, au lieu d'aller meltie le siège devant Cordoue, commencez par envoyer une ambassade a Marsiic. Xnus avons mis cinq ans à prendre Pampelune. A ce compte, les plus jeunes d'entre nous auront barbe blanche avant que nous ayons pu faire nôtres toutes les villes d'Kspagiie. »
— « Soit! dit Roland. Envoyez deux messagers, droit empereur. Ils sommeront Marsile d'être chrétien et d'être votre homme. A ce prix, qui! ganle sa terre ! Il en reste d'autres à conqucnr. »
Rasin, comte de Langres, et son ami llasiie, vont trouver le roi païen au milieu de ses émirs et lui notifient la sommation de leur empereur.
— « A la potence les deux messagers! dit Marsile. Voilà ma réponse à Charlemagne, que lui apporteront leu'rs deux valets. »
El les deux chevaliers furent pendus.
jointes mains il se fera votre homme, tenant de
vous en don toute l'Espagne ; puis recevra la loi
que nous suivons.
r » Qui vous exhorte à rejeter ces offres, point ne 1 lui chaut quelle mort nous attend.
» Conseil d'orgueil ne doit point prévaloir.
Laissons les fous, et tenons-nous aux sages ! »
Lors, vers le roi s'avance le duc Naime.
Charle n'a pas de vassal plus fidèle '.
Il dit au roi :
ce Vous avez entendu comment vous a conseillé Ganelon.
» L'avis est bon. Qu'il soit donc écouté !
» Ce Marsile est un vaiucu de la guerre. Vous lui avez détruit tous ses remparts ; pris ses châteaux rasés par nos machines; battu ses gens et brûlé ses cités.
» Or, il vous dit d'avoir pitié de lui, pour sûreté vous offrant des otages.
» Exiger plus vraiment serait péché.
1 . Dans la chanson de geste, Aspremont, il est dit du duc Nairae .
Jamais les Francs n'eurent tel conseiller. — Jamais ce duc ne fit lort aux barons; — ni ne donna conseil petit ou grand, — qui piit léser la veuve ou l'orphelin.
» Mettons un terme à cette grande guerre ! » — « C'est bien parlé ! » criîirent les Français'.
1. L'empereur ne prend aucune grande décision sans l'avis de ses barons. Comme il est dit au couplet 11 : « Par ceux de France en tout il veut marcher. » « Par cels de France voelt il de! lut errer. » Il préside leur conseil; et l'avis du grand nombre fait loi.
Sans doute, Charles est impérieux avec ses barons, et à l'occasion il les tance très vertement. Mais, d'un autre côté, il y a à remarquer leur franc parler avec lui. Ce franc parler, manifesté dans divers propos de Roland {couplet li) et de Ganelon [couplet 158), éclate surtout dans l'apostrophe brutale qu'adresse à l'ettjpereur le comte Ogier, au fort de la bataille contre le grand émir de Babylone {couplet 2S9).
La royauté de Charlemagne est une royauté toute paternelle, tempérée par le droit d'initiative et par les libres allures d'une forte arislocralie.