LIVRE DEUXIEME
Si Caïn jeta semence en ce monde, de celte semence celui-là est issu... Perfidie et orgueil ont bataille engagée avec sincérité et droiture.
PiEHRE Cardinal (treizième siècle).
Le fruit de la trahison c'est l'élernelle malédiction de l'histoire. Elle dira du traître : u II avait été un brave gentilhomme; mais, par sa dernière action, Il se raya du nombre des gentilshommes et souilla à jamais sa gloire. 11 s'est fait ignominieusement l'ennemi de sa patrie; et son nom ne passe au.K générations futures que pour en êlre abhorré. » Shakespeare.
On profite du crime et dans Tàme on le flë'rit; on fait fête au criminel et dans l'àme on le méprv-e. LOPE DE Vega.
L ENTRETIEN DE G.VNELON ET DE BLANCANDRIN
En chevauchant sous les hauts oUviers, Gane a rejoint les messagers arabes, dont Blancandrin ralentissait le pas.
Les deux madrés se mettent à parler.
L'Arabe dit :
cv Ce Charle est merveilleux.
108 LA CHANSON DK HOLAND.
» 11 a conquis la Calabre et la Pouille. Sur les Anglais, passant la mer salée, il a conquis le tribut de saint Pierre.
» Mais que vient-il chercher en nos pays? »
Gane répond :
« Tel est son bon plaisir.
» Jamais nK)rtel ne tiendra devant lui. »
Lors Blancandrin :
« Certes les Francs sont braves*.
» Mais en donnant tels conseils à leur roi, comtes et dues lui font un très grand tort.
» Ils créent tourments et pour lui et pour d'autres. ))
Gane répond :
« C'est faux de tous nos grands, sauf de Roland ; et ce sera sa honte.
» Hier même encor, le roi, ascis à l'ombre, se reposait sous un arbre touffu.
» Vint son neveu, vêtu de son haubert; il avait fait butin près Carcassonne.
1. Dans la vieille Chronique dn Tiirpin, il est dit que « Franc » sJRnifle « exempt «le tonte serviludc » et que ■• le Français est appelé libre ou franc, de par son ilroit de dumination et ilc prééminence sur tous les autres peuples », » quia aupcr omncs alias qenles domiuatio el decu* illi dehelur ».
» Tenant en main une pomme vermeille :
— « Sire, dit-il, je prétends, avec elle, mcltie » à vos pieds tous les sceptres des rois. »
» Son grand orgueil devrait être sa perte ; car chaque jour il s'expose à la mort.
» Qu'il fût tué, nous aurions paix profonde! »
Lors Blancandrin :
c( Roland est bien cruel, qui veut réduire à 'onerci tous les peuples et ravager tous les pays du monde.
» Pour tels exploits sur qui donc compte-t-il? »
— « Sur les Français, répondit Ganelon.
» Ils l'aiment tant qu'il les aura toujours. Ils ont pour lui flots d'or et flots d'argent, chevaux, mulets, étoffes et armures.
» Notre empereur doit tout à sa valeur. Levant, couchant, il conquerra le monde. »
Le Sarrasin regarde Ganelon.
Son corps est beau ; mais félon son regard :
11 a frémi de la tête au talon. Et Blancandrin l'apostrophe en ces termes :
1. Je traduis ici dix vers empruntés au texte de Léon Gautier dans son édition critique (Tours. — Alfred Marne et fils, éditeurs).
« Or çà, seigneur, veuillez me bien entendre : désirez-vous vous venger de Roland?
» Par Mahomet, il faut nous le livrer.
» Le roi Marsile est plein de courtoisie; de ses trésors il vous fera largesse. »
Gane l'entend et baisse le menton.